Confession d’une affiche au Festival d’Avignon

Affiche de Ark Tattoo de la Cie Elapse du 5 au 27 juillet 2014 à La Tâche d'Encre

 

On m’a pensé, on m’a dessiné, on m’a créé. Je suis née du cerveau d’un imaginatif hors pair. Mais c’est dans une usine à couleurs que j’ai réellement pris forme. On m’a imprimé sur un ancien bout d’arbre, blanc et fin, léger comme l’air. Je suis désormais malléable, transportable. On m’a écrasé sous des milliers de clones. Mes sœurs ont le même visage que moi, le même corps. Nous avons toutes le même destin. Dès la naissance, nous connaissons notre unique mission, elle est gravée en nous : accrocher les yeux des humains.

Pour cela, les amis de notre créateur sont venus nous chercher. Avant de passer du statut de papier à celui de « eye-catcher », un long voyage nous attend. Des diables nous transportent jusqu’à une énorme boîte de métal vibrante. Entassées dans le coffre, parmi d’autres débris de décor, nous allons vers notre destinée. Soudain, on me retourne. Plaquée contre le sol, face contre terre, un liquide gluant est étalé sur tout mon corps. Puis vient la chirurgie, l’excroissance. C’est un carton plus grand que moi ! Comme une carapace, je le porterai dorénavant sur mon dos. Ce qu’il ressentira sera mien. De façon tenace et douloureuse, nous serons collés, lui et moi. Je le réalise lorsque les extrémités de mon corps sont percées. Le couteau fend ma matière à quatre coins. Dans chaque trou béant, on glisse des lianes beiges. Là, sur la pavé, nous sommes ensuite hissées tour à tour. Ma douleur est vite oubliée. Je sais que j’ai enfin atteint mon but.

Je suis là, prête à saisir les regards. Nos accrocheurs montent alors sur des escabeaux de métal, certains portent même des échasses. Je suis soulevée, on m’attache aux barreaux d’une fenêtre. En-dessous de moi, des ribambelles de clones s’entrefilent. Nous voilà, rangées en ordre de bataille, bons petits soldats de la communication. Perchées et prêtes à dévoiler à la face du monde l’éclatant message que nous arborons. Ce tatouage est un intermédiaire. Une fois imprégné dans l’esprit humain, il le guidera vers une salle sombre où seule l’émotive imagination demeure. Pour cela, il faut que nous restions braves. Vaille que vaille, je lutte contre cet affreux Mistral. Horreur des horreurs, mes jumelles sont masquées par d’autres messages, étrangers à ma cause. Tandis que l’injustice se déploie à mes pieds, l’enfer rôde au-dessus de ma tête. L’agitation des affiches augmente à mesure que le ciel se charge d’un gris menaçant.

Je suis inquiète mais je tiens mon rôle, une troupe entière compte sur moi. Il suffit d’un coup d’œil, et vous comprendrez pourquoi. Pourtant, immobile, impuissante et fragile, je ploie sous les lacrymales atmosphériques. Des milliers de gouttes attaquent ma chair perméable. Mon manteau cartonné n’est d’aucune utilité. Il s’alourdit d’eau, mes chaînes se brisent… Privée de membre, je tombe. L’orage se déchaîne toujours, alors que je gis sur le bitume. D’autres chutent également. Certaines ne sont pas de ma famille, ce sont mes ennemies. Pourtant nous partageons désormais le même sort, celui d’avoir failli à notre devoir. Le guet s’arrête. Aucune pupille ne pourra plus s’attarder sur moi. Seuls les pieds m’atteignent, m’écrasent. Jamais mon père, ce génie des planches, ne pourra partager son art. Il sera seul, dans une salle vide. Un vide laissé par ma faute. Dans mon marasme, je remarque à peine que des mains m’ont saisies. Elles me retournent : des yeux me fixent. Les sourcils se froncent mais un sourire apparaît peu à peu. Stupéfaite, je les laisse me porter à travers les tortueuses rues de la ville. Curieuse, je reconnais un bâtiment en pierres de taille usées… Nous franchissons les rideaux rouges, on me pose au premier rang. Alors que les lumières s’éteignent dans la salle, un visage s’illumine sur la scène. Dégoulinante sur les planches et presque réduite à l’état de lambeaux, je suis heureuse. Je suis à la maison, à nouveau près de lui, avec comme présent un humain pour nourrir la pièce. Avec lui, grâce à moi, le théâtre vit.

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