Des “Migraaaants” au Chêne Noir

          Migraaaants ou On est trop nombreux sur ce putain de bateau, est la nouvelle création du Chêne noir. Une pièce écrite par Matéi Visniec et mis en scène par Gérard Gelas.

       Ce spectacle était troublant, perturbant il pourrait même faire partie de la série Black Mirror, série réputée pour son atmosphère pesante. Pour Migraaaants, on pourrait même reprendre les termes du journal The Beijing News qui qualifiait Black mirror d’une « apocalypse du monde moderne, désespérante mais profonde » sauf que nous sommes bien dans la réalité.

       Les migrants, les immigrés, l’immigration, les réfugiés, c’est un des sujets dont on entend le plus parler cette année mais comme pour tout, on sait bien que les médias traitent l’information. On ne nous dit pas tout et honnêtement après avoir vu la pièce je me demande si ce n’est pas mieux.

       Pendant près d’1h45 on est plongé dans la foudroyante réalité de l’immigration. Nous sommes face à tous ces hommes, femmes et enfants qui fuient leur pays et leurs conditions de vie pour espérer en avoir une plus belle. Mais on n’imagine pas le parcours qu’ils débutent alors à ce moment précis.

       La pièce nous montre des migrants, les conditions de voyages, les passeurs, et la réalité est dure à accepter. Des milliers de personnes se noient parce que les passeurs préfèrent faire des économies sur les gilets de sauvetage. Les réfugiés se retrouvent donc avec des poids sur le corps plutôt qu’avec des bouées. Tout au long de la pièce, nous avons des révélations de ce genre. Révélations qui nous font nous enfoncer un peu plus au fond de notre siège alors que la pièce continue.

       La danse de la femme voilée a été aussi plutôt choquante et dure à entendre pour nous. Nous, qui sommes des femmes libres dans un pays ouvert. Ces femmes sont couvertes de la tête aux pieds, elles ne doivent montrer aucun centimètre de leur peau. Vous comprenez cela pourrait « exciter les hommes », ils ne sont pas capables de se contrôler. Être née femme c’est une maladie, elles sont nocives pour la société. Comment est-ce possible d’être endoctriné à ce point ? Elles sont rabaissées au plus bas mais tout est normal dans leur pays, elles ne sont que des femmes.

Entendre ces choses est difficile, ça parait presque irréel mais ce n’est que la triste vérité.

       Mais nous découvrons également d’autres points de vue. Celui de l’Europe qui en a marre de recevoir toujours plus de migrants. Nous sommes alors invités au salon du barbelé où trois charmantes jeunes femmes vêtues d’habits plutôt aguicheurs nous vendent les mérites d’un détecteur de battement de cœur. Au cas où des migrants seraient cachés dans votre garage. Nous avons même le droit en exclusivité d’entendre les battements de cœur de centaines de personnes cachées dans un camion pour passer la frontière ou d’un homme en train de se noyer. Tout cela dans une ambiance plutôt festive.

       Cela aurait pu être drôle  mais c’est surtout du malaise que tout le monde ressentait à ce moment-là. L’ambiance est pesante alors que tout le monde réalise à quel point la situation peut être grave à propos de tous ces gens qui essayent juste de sauver leur vie.

       Nous assistons à de nombreuses scénettes de ce genre, un couple d’un pays balkans qui n’accepte pas toutes ces nouvelles personnes dans leur ville ou l’homme à la mallette qui utilise la faiblesse et la fragilité d’un jeune réfugié pour s’enrichir dans le trafic d’organes.

       La pièce n’oublie pas non plus d’aborder la question des hommes politiques et de « la pensée politiquement correcte » qui n’est plus supportable. L’auteur de la pièce dit à ce propos « Se cacher derrière la pensée politiquement correcte afin d’éviter de voir les réalités de ce monde et d’assumer l’action, ce n’est plus pardonnable. » On assiste alors à la rédaction d’un discours par un politique ou plutôt à sa réécriture, le texte est retourné par un coach pour que cela soit plus acceptable et donc politiquement correct. C’est incroyable à quel point modifier une tournure de phrase peut en changer le sens. 

       L’ambiance était réellement pesante à la fin de la pièce, personne ne parlait dans le public, tout le monde s’est juste levé pour sortir. Nous n’avons même pas vraiment pu parler de la représentation après celle-ci, tout le monde était sous le choc, perturbé. Il faut vraiment un temps d’intégration et temps de recul pour pouvoir réfléchir à tout ça la tête reposée.

       Tout cela n’aurait pas été possible sans les fabuleux comédiens présents sur scène. Leur performance était vraiment poignante. Tous avaient cette prestance incroyable qui nous permettait de rentrer complètement dans la pièce.

       Pour le reste de la pièce je vous laisserais le découvrir par vous-même. Malheureusement la dernière représentation avait lieu cet après-midi mais je vous invite à vous ruer au Chêne noir pendant le prochain festival d’Avignon pour admirer cette magnifique pièce, qui vous fera réfléchir.

 

Je remercie la MAIF de nous avoir invités à cette représentation.

Léa Nicolleau

La rédaction

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