[DOSSIER] Le cinéma français : un vent de changement ?

Le témoignage d’Adèle Haenel et les récentes accusations contre le réalisateur Roman Polanski ont secoué le monde du cinéma, qui n’avait pas encore connu de réel changement suite au mouvement #MeToo en 2017. Le cinéma français est-il en train d’évoluer ? 

Capture d’écran : Adèle Haenel sur Mediapart

 

Le témoignage d’Adèle Haenel et l’enquête de Mediapart : une nouvelle prise de conscience

Dimanche 3 novembre, Mediapart publiait sur son site une enquête très précise de 7 mois faite par Marine Turchi après le témoignage de l’actrice Adèle Haenel, accusant le réalisateur Christophe Ruggia de harcèlement et d’agression sexuelle sur mineure, lorsqu’elle avait entre 12 et 15 ans. Le lendemain, elle s’exprimait dans un live de plus d’une heure sur la chaîne de Mediapart. Les réactions ont été vives suite au témoignage d’Adèle Haenel de la part de ses pairs notamment. Nombreuses et nombreux lui ont alors exprimé publiquement leur soutien. Dans un communiqué du 4 novembre, le conseil d’administration de la Société des Réalisateurs de Films (SRF) annonçait avoir entamé une procédure de radiation contre Christophe Ruggia, qui était jusqu’alors membre du conseil d’administration et dirigeant. Dans ce même communiqué, la SRF déclare: “En tant que cinéastes nous devons questionner notre pouvoir et nos pratiques, sur les plateaux et comme collectif.”

De même, UniFrance – qui est l’organisme chargé de la promotion et de l’exportation du cinéma français – a publiquement apporté son soutien à Adèle Haenel.

Le témoignage d’Adèle Haenel est rare, et comme elle l’analyse elle-même, il est possible parce qu’elle est plus puissante que son agresseur. 

Il est rare également, de voir les institutions du cinéma apporter leur soutien aux victimes d’agressions sexuelles dans le cinéma, puisque celles-ci sont le plus souvent ignorées. 

Communiqué de la SRF

Affaire Polanski et la non séparation de l’homme de l’artiste 

En octobre dernier, Adèle Haenel alors invitée au Festival International du Film de La Roche-sur-Yon s’interroge sur la présence du dernier film de Roman Polanski dans la sélection alors même que le réalisateur a été accusé et condamné pour agression sexuelle. Elle propose alors d’encadrer la projection du film d’un débat sur la séparation de l’homme et de l’artiste. Le festival a alors répondu favorablement à cette demande en invitant la critique, universitaire et spécialiste des représentations du genre et des sexualités au cinéma Iris Brey. 

Cette dernière revendique alors une séparation impossible de l’homme et de l’artiste (à retrouver ici en podcast). 

Iris Brey fut également l’invitée de Mediapart lors du live du 4 novembre suite au témoignage d’Adèle Haenel. 

De nouvelles accusations d’agressions sexuelles ont été portées contre Polanski, notamment par la photographe Valentine Monnier, portant alors à 10 le nombre de victimes du réalisateur. 

Suite à cela, les avant-premières de “J’accuse”, le dernier film de Polanski, sont annulées ou perturbées après des blocages tenus devant le cinéma par des militant.e.s féministes.

Pour la première fois, les critiques de cinéma analysent l’oeuvre d’un artiste au regard de l’histoire de son réalisateur. D’autant plus qu’avec ce film, retraçant l’histoire de l’affaire Dreyfus, Polanski semble se poser en victime des accusations à son encontre depuis plus de 40 ans. 

Les médias se refusent alors de diffuser ou de publier des entretiens avec les acteurs et actrices du film, qui ont été réalisés avant les accusations de Valentine Monnier, puisque ces derniers n’avaient pu être interrogés sur le sujet. Jean Dujardin annule le 10 novembre sa venue au 20h de TF1

Pourtant, le film réalise le troisième meilleur démarrage de l’année pour un film français le jour de sa sortie (13 novembre). 

Male Gaze et Female Gaze

Il est important, pour analyser ces dynamiques, d’inscrire le cinéma dans le contexte qui est celui d’une société patriarcale. L’industrie du cinéma reproduit donc ces schémas de domination masculine où les femmes réalisatrices sont minoritaires et quasi-absentes des sélections et des récompenses cinématographiques. Pour cela, le collectif 50/50 initié par les réalisatrices Céline Sciamma et Rebacca Zlotowski et rejoint par de nombreux.ses cinéastes, productrices et producteurs, actrices et acteurs, s’est fixé pour objectif de rendre le monde du cinéma plus égalitaire avec autant de réalisateurs et réalisatrices. Ce collectif a notamment fait signer une charte pour l’égalité à de nombreux festivals internationaux, dont les plus grands. 

Le jeudi 14 novembre se sont tenues les assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma. A cette occasion le Collectif 50/50 et les principales organisations professionnelles ont signé une charte “pour l’inclusion dans le cinéma et l’audiovisuel, afin d’améliorer la diversité dans la production et que ces deux secteurs représentent mieux la société française.” Ces assises ont été accueillies par le Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC), qui est la plus haute instance régulatrice et financière du cinéma en France. Un geste fort donc, qui témoigne d’une volonté d’inclusion.

Il faut également replacer le cinéma dans le contexte des regards, par le prisme des concepts du male gaze et du female gaze (regards masculins et regards féminins). Pour comprendre cela, il suffit de regarder la sélection officielle du Festival de Cannes en 2019 avec deux films illustrant parfaitement chacun des deux concepts. D’un côté “Portrait de la jeune fille en feu” de Céline Sciamma (prix du scénario), en plus de ses grandes qualités de mise en scène et de direction d’actrices nous montre l’importance de porter un regard féminin sur le cinéma et place ses actrices et ses équipes techniques à égalité. Inversement, “Mektoub my love” d’Abdellatif Kechiche hypersexualise ses actrices et acteurs et tente de réaliser ses fantasmes à l’écran. Sans parler des conditions de tournage, plusieurs fois dénoncées par ses équipes qui doivent nous interroger. (voir la critique d’Iris Brey)

De même, il y a ce mythe disant qu’un réalisateur doit tomber amoureux de son actrice pour bien la diriger. Or, c’est ce type de réflexions qui conduit à des abus, laissant le réalisateur tout puissant. 

Des évolutions lentes du côté des institutions 

Si les institutions semblent prêtes à changer depuis 2017 avec le mouvement #metoo venu des Etats-Unis, ces dernières peinent à le faire. En effet, en France, si des agressions sexuelles ont été dénoncées, le monde du cinéma a encore du mal à croire ses victimes, malgré la mise en place d’un certain nombre de mesures. Le discours commun consiste à dire que les victimes font ça “pour un quart d’heure de célébrité” ou encore “pour l’argent”. On pense notamment au cas de l’actrice Sand Van Roy qui après avoir accusé Luc Besson de viol a vu sa plainte classée sans suite, et les soutiens sont allés vers l’agresseur plutôt que la victime. 

A l’inverse, suite au témoignage d’Adèle Haenel – qui a refusé de porter plainte “la justice nous ignore, on ignore la justice” (seule une plainte sur 10 débouche sur une condamnation) – le parquet de Paris a ouvert une enquête pour des chefs “d’agressions sexuelles” sur mineure de moins de 15 ans “par personne ayant autorité” et de “harcèlement sexuel”.

En 2017, alors que des collectifs féministes s’opposaient à la tenue de la rétrospective Polanski à la cinémathèque, cette dernière se défendait dans un communiqué en ressortant toujours le même argument qui est de “ne pas se substituer à la justice”. 

Dans une interview “VidéoClub” donnée à Konbini, Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes, se dit révolté de la censure faite aux Etats-Unis à Polanski.

Même si le festival de Cannes a accueilli la déjà mythique montée des marches des 82 femmes (nombre de films de réalisatrices sélectionnés en compétition officielle) en 2018, seuls 4 films réalisés par des femmes étaient en compétition en 2019.

De même du côté des César, il est rare de voir des réalisatrices concourir pour le prix de la meilleure réalisation ou du meilleur film. Ainsi, seule Tonie Marshall a remporté la meilleure réalisation en 2000 pour “Venus Beauté (institut)”et elles sont seulement quatre à avoir reçu celui du meilleur film.

Ainsi, un bouleversement des pratiques et des dynamiques de production est en cours dans le cinéma français, des actions sont mises en place pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, et pour des équipes paritaires sur les plateaux. Mais il va falloir être patient avant de voir un réel chamboulement des institutions.

– Lola S.

La rédaction

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