Habiter la Frontière et Lespri Kô : au cœur du corps

les hivernales

 

              J’ai assisté, le lundi 15 mars, à la représentation de Patricia Guannel et Patrick Servius au Centre de Développement Chorégraphique. Le spectacle se divisait en deux parties : « Habiter la frontière », suivie de « Lespri Kô ».
La première, chorégraphiée par Patricia Guannel, est inspirée du titre du livre de Léonora Miano ; elle découle d’un travail entamé par la jeune femme aux cours du Master 2 Pro des métiers de la Transmission et de l’Intervention en Danse, à Nice.
Pour elle, la notion de frontière évoque plus un espace d’échange, de porosité et d’enrichissement, qu’une réelle « limite ». L’artiste aborde les enjeux que cela constitue pour le corps, utilise des rideaux de plastique pour symboliser la peau, les membranes. Se mêlent à la danse des jeux de transparence, d’ombre et de lumière qui viennent ajouter au mystère, à l’intimité de la scène.
La danseuse (et chorégraphe) avance au fur et à mesure des membranes, passe devant les bâches, derrière, en dessous, puis s’enroule… À l’aide des projecteurs, elle conduit notre regard, hypnotise le public. Si ses gestes sont sûrs, elle tâtonne : il y a là l’enjeu de l’expérimentation du corps avec son milieu, d’une interaction. Dans la fluidité de ses mouvements et de celui des rideaux, puis dans les sons, Patricia Guannel cherche avant tout à partager une expérience sensorielle avec son public, et laisse libre cours à l’imagination.
Représenté pour la première fois en 2007 par le chorégraphe Patrick servius, Lespri Kô (qui signifie « l’esprit du corps » en créole), fait écho aux traditions martiniquaises dont ont hérité les deux artistes. Laissant entrevoir ses propres expériences, Patricia Guannel se laisse habiter par une multitude de personnages : tantôt femme, tantôt petite fille, tantôt vieille dame… Par le biais de deux objets symboliques, que sont le peigne et la robe, elle fait entrer le public dans son intimité de femme, pose la question des canons de beauté.
A travers sa coiffure, elle fait écho à la mémoire des cheveux « nati » dans les années quatre-vingts, de la période afro « black and beautiful », mais aussi du lissage, véritable aliénation imposée par le colonialisme. La robe, aux couleurs des îles, est à la fois solaire et féminine ; elle lui permet d’incarner l’enfant et l’adulte, renvoie aux concepts de la mode et de l’apparence. La jeune femme toise le public, qui devient un véritable acteur dans cette mise en scène : Patricia Guannel souligne l’importance de celui qui nous observe, du fait de « rester soi dans le regard de l’autre ». Elle donne à voir la difficulté de regarder, d’assumer d’être regardé en retour.
Lespri Kô, finalement, interroge l’apparence et son envers ; et ce, au travers de l’éducation, des personnes rencontrées lors de notre parcours de vie. Cette expression populaire désigne « ce qui est invisible ; ce que l’on a vécu et qui garde des traces dans le corps ». Tout comme Habiter la Frontière, il s’intéresse au corps dans l’espace et parmi les autres, mais aussi dans son intériorité.

Justine Mahuzier

La rédaction

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