Jazz chaud venu du froid

            Il est 20h30 quand je passe le seuil de l’Ajmi. Plus tôt dans la soirée j’appréhendais l’idée d’aller écouter du Jazz moderne improvisé. Les rares enregistrements de Raoul Bjorkenheim trouvés  sur le net avaient un arrière-goût des programmes nocturnes d’Arte. Seuls des standards de Miles Davis m’avaient vraiment caressé l’oreille. Il faut dire que je ne suis pas un très grand amateur de Jazz.  À l’entrée, l’accueil était très agréable, une attention toute particulière était accordée aux auditeurs. Dans la salle, un petit air du sunset sunside et des autres clubs parisiens. Peut-être était-ce dû à la lumière tamisée, ou bien les piliers et les rideaux de velours rouge donnant un relief particulier à la scène.  L’événement rassemblait tous les habitués de l’Ajmi, qui se saluaient à travers la salle, échangeant des regards malicieux qui en disaient long. Cherchant des gens de mon âge, mon regard croisa celui de deux étudiants au lycée Schuman, derrière le poste du régisseur. On m’expliqua plus tard qu’une des volontés de l’Ajmi était de proposer des apprentissages musicaux aux jeunes, en les initiant au jazz, jusqu’à faire des concerts avec les élèves du conservatoire.

                      J’échange quelques mots avec Jean-Paul Ricard, le président et des habitués, un peu dubitatifs quant à ma présence ici. Leur culture musicale est impressionnante, pointue. Ils appartiennent tous à un courant, ont vécu le jazz innovant des années 70, et portent en leur cœur l’improvisation. On me présente Pierre Villeret, directeur de l’institution. Il s’adresse à moi amicalement, me promettant une entrevue à l’entracte. Puis il se dirige sur scène, pour présenter le groupe eCsTaSy, et leur laisser place. Enfin, le moment tant attendu, le quartet entre, confiant, quatre complices prêts à faire découvrir leur univers à l’assistance. Bjorkenheim s’adresse à nous dans un français tonique (il a étudié dans un lycée français), s’adonnant à quelques pointes d’humour.

 

eCsTaSy, un quartet passionné

 

             Un geste au saxe, et c’est parti. Des longues phrases musicales, rapides, passionnées, un rictus dans le visage appréhende les notes que la main va jouer. Avec une précision chirurgicale, les accords s’enchaînent. L’assistance, subjuguée, en oublie d’applaudir la fin du premier solo. Moi qui pensait que le bebop était endiablé! Chaque musicien expose l’étendue de sa maîtrise technique, retenant mon souffle j’en oublie même de respirer. Au deuxième morceau, le saxe de Pauli Lyytinen devient plus suave, plus lyrique. Les influences rock de Raoul Bjorkenheim se font entendre. Le registre change, on passe de l’alto au soprano, le souffle de l’instrument chaud se fait entendre par saccades. Ounaskari, le plus vieux collaborateur de Bjorkenheim, se saisit de balais pour accentuer la nouvelle ambiance.

                       Une des particularités du groupe réside dans le fait qu’il n’y a pas de motif répété. Certains groupes reviennent toujours au même mouvement, après leurs solos respectifs. Ici, et le musicien même me l’expliqua a posteriori, certains morceaux étaient totalement improvisés. Seul The sky is Ruby, titre phare de leur album, est joué de manière vraiment cyclique, et l’arrivée du thème principal surprend à chaque fois, moment de clarté dans des mouvements d’énergie créatrice. Le fait de ne pas trop utiliser les boucles donne un aspect progressif à la musique, constructif. Du genre qui vous met, pour le coup, en extase. Les morceaux où le génie des musiciens transparait le plus est à mon sens celui composé par  Pauli Lyytinen, dont le titre en finnois veut dire «aurore boréale» selon la traduction du guitariste; et celui où Bjorkenheim s’est munit d’un archet pour jouer. Le profil de Pauli laisse entrevoir un brin de folie créatrice, et le leader du groupe s’adonne même à quelques pas de danse en entendant les accords du jeune musicien.

Le groupe eCsTaSy

Raoul Bjorkenheim, plus qu’un musicien

 

                     Enfin, après des applaudissements de rappels enjoués, le groupe salue, et vient discuter avec les amateurs de musique. Tout secoué par ce que je viens d’entendre, je ne réalise pas tout de suite que Charles Gil, auteur du projet franco-finnois ayant permit la venue d’ECsTaSy dans notre ville, me propose un entretient avec le vétéran du Jazz nordique. L’intéressé, un verre de vin à la main, m’adresse une poignée de main sympathique. Amusé par la situation, il évoque tour à tour des artistes phares dans son éducation musicale, Frank Zappa ou encore Charles Mingus. Mais curieusement, ce ne sont pas vraiment les jazzmen qui ont marqué le jeu de cet artiste, qui aborde tour à tour la musique pansori, le rock, et des écoles New-Yorkaise de musique anarchique.

             D’ailleurs, l’anarchie musicale. En venant, je m’imaginais en effet une sorte de cacophonie rythmée. Et si l’on ne peut nier qu’il s’agissait ce soir d’un genre particulier, une harmonie certaine résidait dans le jeu des finlandais. Quand je lui fis part de cette réflexion, le musicien me dit, en des termes que je retranscris du mieux possible: «Il ne faut pas jouer de la musique anarchique pour l’anarchie. Certains groupes disent casser des barrières de genre, et alors? Il faut construire quelque chose derrière, d’intéressant, de travaillé, alors oui l’on peut écouter le rendu». Il arbore un air ironique: «La mélodie est parfois importante, il faut pouvoir transmettre quelque chose au public. Certaines chansons sont agréables à jouer pour un musicien, mais horribles pour les oreilles».

             C’est pour cela qu’il joue des musiques de ce genre dans un studio, entre musiciens, et conserve un autre style pour le live. Un style basé sur l’improvisation, bien sûr, pour ce professeur de la Sibelius Academy en improvisation musicale, c’est une évidence. Un besoin, et la musique classique qu’il affectionne aussi pêche par cela. On a improvisé pendant des millénaires, et la musique formelle telle qu’on la connaît n’est finalement qu’une parenthèse dans l’histoire de la musique. Jouer, doit être à l’origine de la création. Il avoue donc que cette tournée est providentielle, car source d’inspiration. En rentrant, avec le même label qui a donné le jour au premier album, Cuneiform, le quartet produira un deuxième opus.

                       En parlant à Bjorkenheim, on découvre une vraie humilité. Il évoque rapidement ses groupes précédents, comme Scorch Trio, et porte de l’attention à la rencontre humaine et au hasard à l’origine de la formation d’eCsTaSy. Il a joué avec les plus grands et en parle légèrement, plus attaché à des concepts musicaux, à l’échange d’idées.

 

                      L’interview finie, je sors de la salle où ne restent que quelques retardataires et l’équipe de l’Ajmi qui me salue cordialement, m’invitant à revenir. À mon tour de vous inviter à passer une soirée à l’Ajmi, découvrir un monde à part, riche, pourquoi pas pour le deuxième album d’eCsTaSy, c’est tout le mal que l’on peut souhaiter à la structure, aux musiciens, au public, et à Charles Gil.

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