« Boyz and girlz du net » par Mathieu Grac

 

Anne-So par Mathieu GracLes seigneurs et les personnages influents avaient l’habitude de poser pour que des peintres fassent leur portrait. Ils apparaissaient alors avec des vêtements, des objets et des bijoux qui montraient leur place et leur puissance. La représentation était le plus souvent idéalisée. Au XIX° siècle apparaît la photographie. Cette technique de capture d’image se développe avec le temps et au XX° siècle, elle s’ouvre au grand public. Les gens se plaisent à poser devant l’objectif parfois en imitant les seigneurs qui se faisaient tirer le portrait. Baudelaire a d’ailleurs sévèrement critiqué ces gens qui accouraient pour avoir une image d’eux, ce qui ne l’a pas empêché de poser lui même. Cela pousse à se demander si il y a une vérité, si le portrait photographique montre la réalité de celui qui est représenté. Pour certains photographes, comme Richard Avedon ou Henri Cartier-Bresson, le portrait photographique est le moyen de dire la vérité, en capturant un instant de vie. D’autres ont abandonné l’idée de montrer la réalité de la personne. Ils ont une autre démarche : celle de montrer une toute autre vérité. Alors, des artistes comme Cindy Sherman s’amusent à jouer avec l’image en réalisant des mises en scène qui poussent à l’extrême des stéréotypes féminins. Ce qui est représenté n’est pas la réalité de la personne. Quant à Boltanski, il s’amusait à retracer son passé à travers des mises en scène. Dans tous les cas, on ne peut pas dire que les artistes mentent à travers leurs photographies. Ils veulent avant tout, parfois à l’aide de mises en scène, transmettre un message.

Mais quel est le message que veulent véhiculer les adolescents sur Internet à travers leurs photos de profil ? Facebook, Twitter, Google +… Le nombre de sites de réseaux sociaux ne cesse de croître et nos chers ados tentent de mettre en valeur leurs plus beaux atouts. Ainsi, nous ne nous étonnons plus de voir de jeunes filles, fraîchement sorties de la puberté, arborer maladroitement des poses dignes des plus illustres magazines de charme. La comparaison est très généralisante mais avec le Web 2.0 sont apparus la possibilité puis le besoin, de la part des internautes, d’étaler leur vie sur la toile. Les adolescents sont les plus touchés par ce phénomène. Ils sont à une période charnière de leur existence qui les poussent à se chercher et de ce fait, à se poser de nombreuses questions sur leur identité et l’image qu’ils dégagent. Cette notion d’image est redondante : ils se cherchent un style vestimentaire, un groupe auquel appartenir, affichent des posters sur les murs de leur chambre et choisissent soigneusement leur photo de profil sur les réseaux sociaux. « Je mets celle la ? Elle me grossit pas ? Là j’ai l’air d’avoir un gros nez. Oui mais ma poitrine a l’air plus grosse. Et si je la changeais pour montrer à mon ex petit ami que je suis heureuse sans lui ? Tiens, je vais la retoucher, en noir et blanc on voit moins mes boutons… ». Voilà à quoi pourrait ressembler le débat intérieur de l’adolescent lors du choix fatidique. Il est vrai que cela peut sembler stéréotypé mais néanmoins révélateur. Goethe, dans une démarche anthropologique, disait bien que « l’universel est au cœur du particulier ».

Philippe par Mathieu GracMathieu Grac, webdesigner originaire de Marseille a étudié la communication visuelle. Au cours de son cursus, il s’est intéressé à l’impact de l’image dans notre société. Il met la lumière sur ce phénomène propre aux sociétés occidentales. Sa série de photographies « Boyz and girlz du net » a été récemment exposée à Arles. Elle se base sur les photos de profil que le jeune homme a trouvé sur les réseaux sociaux. En partant de là, il a contacté certains des adolescents en leur demandant si ils pouvaient, le temps d’une photographie, reproduire la situation dans laquelle ils étaient lorsqu’ils se sont eux même pris en photo. L’expérience est déconcertante. Mathieu Grac assiste à un déluge de stéréotypes : une jeune fille brandit un sèche cheveux d’une main (pour donner plus de légèreté à sa coiffure faussement coiffée-décoiffée) tout en arborant sa plus belle moue (une duck face digne des annales), une autre se prend en photo face à son miroir, en sous-vêtements afin d’afficher aux yeux du monde les courbes de son corps. Certaines poses tiennent de l’acrobatie. Un autre encore déboutonne sa chemise afin de laisser apparaître ses abdominaux qu’il a pris du temps à sculpter au lieu de réviser ses cours, tout en se tenant vigoureusement l’entrejambe… Et oui, les jeunes hommes ne sont pas exclus de ce phénomène. Cette tendance aurait-elle eu raison de leur âme d’enfant ? Non, si l’on en croit la série de Mathieu Grac. En effet, en voulant se placer de l’autre côté de leur appareil photo, à l’envers du décor, le photographe-webdesigner-sociologue a eu la volonté de replacer ces adolescents dans leur environnement. Le décalage est alors saisissant. Ils prennent des poses (souvent à connotations sexuelles, sans avoir l’air de s’en rendre compte) sous l’œil, sûrement effaré, de leurs peluches, dans une chambre qui les a vu grandir et dont les murs richement décorés sont le témoignage d’une enfance qui n’a pas encore laissé place à la vie adulte. Le contraste produit par la situation crée une gêne, un malaise lorsqu’on regarde les photographies. On a l’impression d’être des voyeurs, espionnant dans leur intimité ces enfants qui veulent jouer aux grands. Ces clichés dérangent mais ils sont révélateurs des clichés de nos sociétés. Ils interrogent aussi sur l’évolution de la photographie. Désormais, ce qui prône c’est l’idée d’immédiateté. Aussitôt prise, la photo est publiée. La banalisation de la photographie est un phénomène dont on se rend compte dans notre quotidien. Mais c’est un autre débat… Mathieu Grac ne se considère pas comme étant un photographe. Son travail permet de rendre compte de l’influence de l’image dans les rapports sociaux. Il inscrit sa démarche entre l’image, la communication et la sociologie.

De tout temps, des dessins dans les grottes préhistoriques jusqu’aux graffitis, en passant par les revendications des iconoclastes, les questions de l’image, de la représentation et de la trace ont été au cœur du questionnement humain. Cette série replace cette problématique dans une démarche sociologique. Il n’est pas question d’accuser Internet mais d’observer, avec un regard amusé, la manière dont sa démocratisation et sa banalisation jouent un rôle dans la mise en scène de soi.

Vous pouvez retrouver l’intégralité du travail de Mathieu Grac sur son site http://www.mathieugrac.com

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