La sextape de Darwin, une pièce détonante à voir d’urgence

Le théâtre du Chêne Noir qui n’est plus à présenter accueillait en novembre, pour deux soirées de représentations, la Compagnie des Mers du Nord, venue nous présenter son spectacle “La sextape de Darwin”. Vous avez dit sexe ? 
La sextape de Darwin est plus qu’un spectacle; elle est une occasion, pour soi ou les autres, de déconstruire notre représentation de la sexualité humaine bien souvent normée par des idées hétérocentrées, réductrices, parfois sexistes ou simplement binaires. Tout cela par sa force d’écriture et d’interprétation, réfléchies et mises en scène autour du prisme de la diversité de comportements sexuels du règne animal.
Ainsi pourra-t-on voir sur scène des grenouilles (et quelles grenouilles!) copulant dans leur bassin, des singes (et quels singes!) faire des acrobaties sur les décors et d’autres espèces nous faisant prendre conscience par analogie de l’absurdité de certaines de nos idées préconçues liées au sexe, abordé sans tabous dans cette pièce enjouée.
Pour autant, faut-il aller voir ce spectacle pour seul motif que le message global prônant la tolérance et qui vous ouvrira l’esprit constitue en lui-même un argument seul pour s’y risquer? OUI, il n’y a pas de nuances à ajouter. Et si vous en voulez quand même, en voici…

C’est original et léger…

Les spectacles contemporains nous ont donnés l’habitude des mises en scènes toujours plus sujettes les unes que les autres à notre étonnement. Ce spectacle fait partie de celles-là, à la différence que celui-ci dans ses choix fait part d’un véritable sens dans ses moments cocasses, qui ne sont pas juste là pour nous susciter une réaction mais servent le propos. En effet le choix de traitement pour aborder la diversité sexuelle et faire reculer les préjugés, qui est de se placer sous l’angle des animaux, permet la tournure comique que prend le spectacle grâce aux identités animales que prennent les comédiens. Le cocasse est donc intrinsèque au jeu des animacteurs, comme je les ai surnommés, qui prennent leurs attitudes pendant leur période de reproduction. Le sexe est ainsi traité avec humour, on apprend tout en passant un bon moment.
Le spectacle est également détonnant de par la richesse de ses performances. Son univers et la création de ses scènes se construisent autour de la multiplicité d’arts présents. Au programme; du théâtre évidemment, mais aussi du chant (live!), de la danse et des acrobaties. Cette pièce a donc tout pour relever le défi du public: l’interactivité, les costumes, la performance et l’intelligence.

…Mais très sérieux

Malgré son aspect léger au premier abord, ce spectacle permet une réflexion bien plus sérieuse qu’il n’y paraît. On apprend et on rit, mais ces rires sont le signe d’une attention particulière que nous accordons à ces éléments scientifiques et factuels  mis en scène par la performance. Et cette attention permet de nous sensibiliser à bien des égards, car je le crois, cette pièce est profondément engagée. En plus d’être une pièce dynamique, elle réunit donc des exemples concrets et imagés de la diversité des comportements sexuels que l’on peut trouver dans la nature et permet ainsi de débunker le fameux argument “c’est contre-natureuuuh”, sorti à tort et à travers pour émettre un jugement envers certaines sexualités et pratiques humaines, alors que la nature et ses vivants sont ainsi. Elle nous illustre des exemples anti-transphobes (notamment avec une espèce où les femmes peuvent avoir des organes masculins et inversement, et où le genre change au cours de la vie), des exemples anti-homophobes (avec de nombreuses espèces homosexuelles, dont une où l’homosexualité majoritaire), des exemples de reproductions spécifiques (à distance, fécondation entre femmes…) et enfin des exemples de copulation qui n’ont pas une visée reproductrice. Ce spectacle légitimise également les animaux, qui servent ici d’exemple pour l’Homme. On le ressent en fin de compte comme un cri pour la sexualité et l’amour libres.

Le spectacle peut se targuer de n’avoir qu’un seul défaut: celui d’être inégal dans ses parties. La première est plus didactique (notamment par son long monologue d’entrée- cependant pas inutile) et n’est pas à l’image du reste, tant on en vient à se demander si cela ne va pas être malaisant dans les premières minutes. Il révélera toute son audace et sa panache dans la seconde où sa saveur ne se fera pas manquer. On est donc contents d’être venus et on applaudit très fort.
Emilie Grasso

La rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *