Les Hivernales : Flux tendus/The Safe Word ou la révolte par l’abstraction.

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Le mercredi 17 février, à la Scène Nationale de Cavaillon, se sont joué deux pièces juxtaposées et brillamment mises en scène par Florence Caillon dans le cadre du festival Les Hivernales.
La première était axée principalement sur l’exercice des trapèzes. Pas de danse à proprement parler.
Cinq artistes montent sur scène, sous l’impulsion de grands “boum” qui ne sont pas sans rappeler des coups de canon, un cœur qui bat, un gong qui marquerait le début ou la fin d’un cycle, ou plus largement le temps qui passe. On remarque vite que les gestes saccadés des artistes ne sont pas en rythme avec ces “boums” répétitifs. Ils évoluent à contre temps.
Les mouvements sont hachés, mais l’ensemble est lent, fluide, posé et réfléchi. Parfois certains se retrouvent à terre, mais se redressent aussitôt et poursuivent leur évolution. On lit une certaine abnégation dans leurs gestes.
Puis, au fur et à mesure, les artistes prennent de plus en plus de place sur les trapèzes et lentement, ceux-ci se mettent à osciller, sur leur perchoir.En allant puiser dans l’implicite, il s’agirait presque d’une complaisance collective dans leur entrave, symbolisée parfaitement par le trapèze. Ils se battent contre celui-ci, tout en préservant avec lui l’haromie qui les unient. Il est leur pire ennemi et leur plus fidèle acolyte à la fois, les danseurs n’interagissant pas entre eux. Aériens, ils semblent libres dans l’espace, mais prisonnier d’eux-mêmes. Ils sont debout, puis assis et finissent suspendus.
On retrouve ici la grâce des mouvements, magnifiée pas la synchronisation totale des balanciers. On se surprend même à être soulagé de voir cette chorégraphie si bien coordonnée.
Tout cela est pourtant éphémère et l’angoisse des “boums” reprend.
Épuisé et matraqué par ce battement sonore incessant, chacun abandonne sa lutte pour se laisser tomber. Le fond sonore se disperse et, dans un dernier écho qui résonne dans nos têtes, la première représentation prend fin, leur lutte avec.

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Il s’avère toutefois qu’il ne s’agira pas de la seule lutte de la soirée. En effet, si la première partie cache bien les messages qu’elle veut faire passer en nous plongeant dans cet univers abstrait, la seconde expose clairement ses intentions.
Une voix off évoque froidement la surveillance de masse comme un « instrument de domination », la servitude volontaire ou les entraves à nos libertés individuelles. Entre le public et la scène se dresse un grillage qui parait infranchissable. Une curieuse relation artistes-public se créer. On se croirait dans un zoo. On ne sait plus trop qui est l’animal, qui est l’homme, qui est l’observateur et qui est l’observé.
Les danseurs évoluent désormais dans un environnement où leur humanité est aliénée. Puis il apparaît que ce sont eux les « animaux », dépeignant la société dans laquelle on vit, un peu à la mode de La Fontaine, et en nous conférant à notre insu le rôle du Big Brother qui, d’un air malsain se retrouve à observer ses proies.
Sur scène, une mini-société se met des-lors en place. Celui qui semble être un chef spirituel se fait l’allégorie de tous les vices de notre époque donne des ordres, tous plus humiliant les uns que les autres. En fond de scène défilent des textes et maximes de différents intellectuels (Edward Bernays, Paul Éluard, Noam Chomsky, Stanley Milgram, Edgard Morin).
Après une scène de torture particulièrement dure, posant la question des limites de l’emprisonnement, le calme semble reprendre place sur scène.
Le dernier tableau se pare d’un espoir réchauffant, puisque tous les acteurs gravissent, lentement, un par un, dans un élan épique le grillage qui les sépare du public, de l’extérieur de leur cage, de la liberté quoi ! Même les plus cruels, même les plus stupides, les plus inutiles des personnages finissent pas gravir le mur idéologique de leurs entraves libertaires.
Cette seconde partie du spectacle offre à la danse une place un tant soit peu plus importante, mais des éléments théâtraux sont aussi introduits tout en préservant l’agrée du cirque avec des passages à la corde.
Sans qu’on s’y attende, c’est bel et bien d’un spectacle politique et militant dont nous sommes ressortis ce soir-là, convaincu et conscient des obstacles que la société dresse a nos libertés individuelles par le biais des réseaux sociaux, de normes excessives et redondantes et de la domination des classes décisionnaires. Le dernier tableau se pare d’un espoir réchauffant, puisque tous les acteurs gravissent, lentement, un par un, dans un élan épique le grillage qui les sépare du public, de l’extérieur de leur cage, de la liberté quoi !
Bref, un spectacle qui donne à voir et à penser.

 

Matthieu Limongi, Guillaume Carlin

La rédaction

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