Les Hivernales : Peter Savel, “Shift”

Dimanche 17 février, Peter Savel se produisait au Théâtre des Doms dans le cadre des Hivernales. Dans son spectacle, Shift, il évolue sur scène à l’intérieur et à l’extérieur d’un cadre délimitait par du scotch à la couleur jaune pétante. Accompagné sur scène d’un pianiste, Kamil Mihalov, qui interprète les Variations de Goldberg de Bach, il tente à travers la danse et la musique de montrer la complexité des émotions humaines entre entraves et vulnérabilité. Costumes décontractés, chaussures jaune vif qui s’enlèvent et se remettent, le danseur et chorégraphe nous offre un panel d’émotions qui passe par le rire comme par les larmes.

Peter Savel commence à danser très jeune. Après s’être cherché pendant un certain temps, il passe son diplôme de professeur de danse à Bratislava d’où il est originaire. C’est là qu’il rencontre Kamil Mihalov, le pianiste qui l’accompagnera dans son spectacle. C’est donc à Bruxelles qu’il part parfaire ses connaissances et pratiques à travers des cycles de training et de recherche.
Toujours en contact avec Kamil qui vient le voir danser et qu’il va écouter jouer, il commence à monter un petit spectacle, aidé par son ami pianiste. C’est le début de leur collaboration qui mènera à la création de Shift, un spectacle qui les fait sortir l’un comme l’autre de leur zone de confort.peter savel                                                                                                       Peter Savel, Shift

Peter Savel nous a confiés, de sa voix hésitante à l’accent slovaque, les secrets de la création de Shift.

« J’ai surtout créé ce spectacle grâce à mes intuitions. J’ai vraiment essayé de les suivre pour revenir au cœur des émotions, m’éloigner des règles que la société nous impose » nous dit-il.

« Les Variations de Goldberg donnent déjà un premier cadre, car elles proposent un rythme, un espace… Les costumes comme la lumière sont des choix que j’ai faits, ils sont très importants, car ils ramènent l’espace à nous.
Je voulais une délimitation entre un espace intérieur et un espace extérieur pour vraiment rendre compte de deux états de l’homme. J’ai marqué cette délimitation par du scotch jaune vif. Ensuite par hasard, j’ai trouvé des culottes et des chaussures de la même couleur. C’est impossible de danser en chaussure alors j’ai décidé de les utiliser autrement, de leur donner une valeur symbolique. En les laissant à l’extérieur du cadre, tournées dans une direction, j’ai voulu donner une indication au public, annoncer les changements de jeu et de perceptions. Les costumes comme la lumière sont des choix que j’ai faits, ils sont très importants, car ils ramènent l’espace à nous. avec le public avec Kamil ou seul. La direction des chaussures est le reflet de cette dynamique.
S’exprimer par la danse, c’est très différent de quand on a la parole, on essaie de communiquer en donnant des clés aux spectateurs, on veut qu’il entre avec nous dans le spectacle. Pendant la création, cette volonté passe par beaucoup de questionnement :S’exprimer par la danse, c’est très différent de quand on a la parole, on essaie de communiquer en donnant des clés aux spectateurs, on veut qu’il entre avec nous dans le spectacle. Comment créer ce lien entre nous et le public ? Comment utiliser l’espace pour entrer nous-même dans ce monde ? »

Shift est justement un spectacle qui pose beaucoup de questions, sans avoir la prétention d’y répondre. Quelles sont ces questions qui ont donné naissance au spectacle de Peter Savel ?

« La première chose que je me suis demandée, c’est si l’homme était capable de stimuler les sentiments par son corps ? C’est au fil de la création et des répétitions que d’autres questions se sont posées et imposées : est-on capable malgré la pression de la société et ses carcans de vraiment ressentir ? Est-ce bizarre de pleurer devant un public ? Est-ce que j’en suis capable ? Est-ce que quelqu’un est capable de regarder ça ? Comment savoir si l’on est vraiment sincère avec nous-même et avec nos émotions.
C’est ce problème que symbolise le cadre au sol, cette ambivalence de l’homme qui ressent sans se laisser ressentir. Le scotch jaune différencie deux espaces, à l’intérieur, c’est là où on laisse tomber le masque, ou l’on tente de vraiment ressentir. À l’extérieur, c’est l’espace de la société.
J’ai pourtant vite réalisé que si on indique cette division spatiale, les deux espaces sont tout de même proches et se mélangent. À l’intérieur, on se protège quand même, car la douleur est toujours présente et il y’a toujours quelqu’un pour regarder, surtout soi-même. À l’extérieur, la société nous fait ressentir. Rien n’est foncièrement diviser, car le ressentit est toujours présent. Le scotch jaune différencie deux espaces, à l’intérieur, c’est là où on laisse tomber le masque, ou l’on tente de vraiment ressentir. »

Quel est le rôle de la musique dans tout ça, pourquoi avoir choisi de danser avec un piano sur scène ?

« La musique est très complexe pour moi, un peu comme les émotions : on n’est jamais tout à fait triste ou tout à fait heureux, il y a toujours un mélange de tout ça. J’ai essayé de rendre compte de cette complexité avec mon spectacle, me rendre aussi vulnérable que possible. Dans mon expérience lorsque que quelqu’un laisse tomber son masque, sa prétention, qu’il devient vulnérable à ses propres émotions, il devient aussi très fort. Il y a ainsi un certain courage, quand on se sent vulnérable on devient fort car plus rien ne nous bloque.
La musique a aussi une grande dualité. Elle est très réglée, très mathématique et en même temps très émouvante, colorée et changeante. J’ai adoré ces changements radicaux dans les Variations, car ils font écho à mes questionnements sur les émotions humaines.
C’est en improvisant sur la musique de Bach que j’ai débuté la création de Shift, j’ai passé des heures à répéter avec des Variations différentes : par moment plus longues d’autre fois plus courtes. J’ai essayé des milliers de choses différentes et j’ai réalisé que certains mouvements se répétaient à chaque fois : la tension, la vibration, le lâcher prise comme l’opposé. Un panel d’émotion qui s’exprimait au travers de la musique et de mon corps. »

Shift, se regarde presque comme un one-man-show à deux. Pianiste et chorégraphe, musique et danse se répondent et s’entremêlent. Peter Savel et Kamil Mihalov se débattent, aux prises avec leurs émotions, entre la volonté de se libérer des barrières qui limitent notre perception et la peur de regarder en eux-mêmes.

Diane Haudiquet

La rédaction

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