Matei Visniec, “Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins”

Samedi dernier, RCA s’est rendue à la représentation d’un des auteurs dramatiques les plus joués du Festival d’Avignon. Matei Visniec revient cette fois avec une pièce plus intime, dont la prose ne cesse de susciter des émotions contradictoires chez son spectateur.

Cette pièce, co-produite par Atelier Florentin et Théâtre du Balcon a été mise en scène par Serge Barbuscia et interprétée par Salvatore Caltabiano.

Affiche “Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins”

Plongez avec nous dans l’univers décalé d’un auteur éclairé

Les lumières s’éteignent. Puis, au commencement, une boite. Objet de curiosité. Les spectateurs la contemplent, interloqués. Le suspense perdure. C’est le moment pour lui de se révéler. L’homme se dégage de son logis : tantôt fardeau, tantôt abris. C’est le moment pour lui de tout avouer. Et c’est le moment pour nous, spectateurs, de laisser nos a priori de côté. Car “Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins” est le monologue d’un homme torturé par la contradiction des sentiments amoureux. Mais c’est avant tout une ode à la tendresse, au lyrisme et à la poésie.
Cette pièce de Matei Visniec transmet avec onirisme les paroles d’amour d’un homme dont l’attente est interminable. Le décor est minimaliste, mais ses paroles, lourdes de sens.

 

Entretien avec Matei Visniec

RCA – Vous avez abordé des thématiques profondément engagées en rapport avec votre passé ainsi que des problématiques contemporaines. J’ai l’impression que “Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins” est une oeuvre un peu plus intime que les autres…?

Matei Visniec – Oui tout à fait. Disons que j’ai abordé beaucoup de sujets dans ma vie d’écrivain. J’ai écrit sur la dictature, la manipulation des gens par les grandes idées, par l’idéologie, sur le lavage de cerveau… J’ai écrit des pièces à connotation historique, et d’autres sur les migrants. Vous voyez, j’écris depuis 45 ans, donc j’ai tout un éventail de sujets et de thématiques. Puis un jour, j’ai eu envie d’écrire une pièce intime sur l’amour et surtout sur la tendresse. Cette histoire est traitée dans un registre poétique. Alors, j’ai eu envie d’associer la poésie avec ce thème de l’amour et de la tendresse, un peu à l’ancienne, un peu rétro. J’aimais chercher dans les temps oubliés de la tendresse et ce texte est né comme ça. Il a été publié chez Acte Sud papier dans un recueil qui s’appelle “Lettres d’amour à une princesse chinoise”.
L’amour et la tendresse font partis aussi de nos urgences. L’amour, c’est une urgence individuelle. Vivre sans jamais rencontrer l’amour c’est aussi raté que si l’on vit sans aucune satisfaction professionnelle, sans voyager… Ces sentiments font parti de la constellation de nos urgences.

RCA – Les sentiments dont vous parlez sont souvent perçus comme importants et contradictoires. En 2014, dans une interview vous aviez affirmé vouloir révéler la contradiction de l’Homme. Est-ce que c’était aussi votre volonté pour cette pièce ?

M.V – Lorsqu’on parle d’amour, on parle de fantasmes, d’une forme d’évasion et d’impossible. L’homme n’est pas que l’être amoureux : il y a une différence entre la réalité et les fantasmes. Il faut assumer cette réalité, souvent en contraste avec ce qu’on imagine. Je pense que le sentiment amoureux pousse à l’imagination. Depuis toujours, le rituel amoureux en dépend. La séduction ne se fait pas de manière brutale et immédiate : il y a une cérémonie. On voit ça à toutes les échelles de la vie que ce soit pour le rituel amoureux du poisson rouge ou des oiseaux vibrateurs : il y a toujours à engendrer des rituels amoureux.

L’homme a sublimé ce rituel plus que toute autre être vivant car il utilise la parole. La parole enflamme, fait voyager, et projette nos fantasmes dans des espaces encore plus gigantesques. Mais elle fait aussi vibrer l’absence ! Mon personnage parle dans l’absence de l’être aimé. Néanmoins cette femme (l’être aimé) reste très présente. Le spectateur va ressortir du spectacle avec l’image de cette absence qui est l’attente dont il parle constamment. L’image sera assez vague mais pourtant très riche.

On peut se dire que quand quelqu’un développe tant d’imagination, tant de paroles, tant de situations pour séduire ou raconter l’amour c’est que ça a été fort. L’amour est un mystère, une forme d’énergie qui sort de l’âme. C’est un besoin incroyable qui vient de nulle part et tombe sur nous. Parfois il y a des coups de foudre. L’amour est indéfinissable car il n’est pas scientifique.

RCA – En parlant d’amour, vous en développez plusieurs formes, comme l’érotisme. Dans votre pièce, l’escargot est lui-même associé à une certaine forme d’érotisme. Pourquoi avoir choisi cet animal en particulier ?

M.V – Vous savez, en tant qu’auteur on ne sait pas tout. Quand l’écrivain commence à expliquer ce qu’il a écrit c’est alors qu’il commence à dire des bêtises. J’utilise dans ma pièce des symboles, des animaux, des escargots, des allusions… tout est suggestion, rien n’est précis.
Après, chaque spectateur continue à fantasmer, s’interroger et juger. Il y a tellement de fragilité dans une histoire d’amour et de connotations vagues ! Bien sûr qu’il y a beaucoup d’érotisme : c’est une pièce érotique. Néanmoins, c’est un érotisme que j’ai assumé d’une autre manière que ce que l’on peut voir dans les films censurés. Chaque spectateur va le comprendre à sa manière. Dans ma pièce, il y a des suggestions et des citations assez osées qui sont voulues et volontaires. Ce que j’ai voulu, c’est fantasmer avec les sentiments de la poésie sans images brutales ou pornographiques. Cet érotisme poétique, c’est le pari de montrer qu’on peut tout dire sans être jamais vulgaire et sans jamais toucher à une image bancale, dégoûtante ou conventionnelle. La parole et l’imagination peuvent permettre ça : on tricote avec des mots tendres et des images vagues pour suggérer une constellation du fantasme. Ça reste dans le registre de la tendresse, de la beauté, et d’un désir manifesté qui est à tout moment maîtrisé.

Il y a un plaisir de fantasmer, pour celui qui se laisse aller. Nos fantasmes nous font voyager et rendent hommage à l’imagination, l’amour et la poésie.

RCA – Quelles ont été vos inspirations et les initiations qui vous ont mené au sujet que vous abordez aujourd’hui ? Je pense notamment à l’onirisme et au surréalisme.

M.V – J’ai aimé des auteurs qui ont su parler d’amour avec beaucoup de tendresse. J’ai commencé ma vie d’auteur par la poésie, et ça a été l’initiation pour moi. J’ai toujours aimé les poètes français comme Baudelaire, Rimbaud, Henri Michaux, Prévert ou Aragon qui ont écrit des histoires d’amour extraordinaires.

J’écris mon théâtre en français, mais mes poèmes sont écrits depuis toujours en roumain. Ma relation est plus intime avec la poésie et la langue roumaine, c’est pourquoi je préfère l’écrire dans ma langue maternelle. Néanmoins, dans mes textes de théâtre je capte la poésie en écrivant en français. La langue française est d’une grande musicalité ! Je trouve une autre manière d’écrire la poésie lorsque j’écris en français. C’est une langue très précise et les images doivent se construire avec beaucoup d’habilité.

Pendant des décennies, j’ai écrit des poèmes. J’ai cru dans la poésie comme dans une sorte d’instrument qui nous aide à explorer le monde et l’âme contradictoire de l’homme. Pour moi, la poésie est un langage à part entière. Il faut la sentir et non pas la traduire : c’est pour ça qu’elle s’arrête à la frontière des langues. J’ai donc écrit le texte de ma pièce dans un registre poétique, onirique et théâtral. Mon personnage est vivant et ce qu’il raconte remplit la scène et fait voyager l’esprit. J’ai écrit cette oeuvre pour le théâtre et ça peut être lu comme une belle prose poétique et érotique.

RCA – Justement, ce texte très imagé est-il la raison pour laquelle la scénographie est assez minimaliste ? La “boîte” a notamment un rôle très central.

M.V – Oui, c’est le mérite du metteur en scène et du comédien. Déjà, ce texte ne peut pas être dit par tout comédien, il faut avoir une certaine expérience. Tout comédien peut le lire et le dire, mais pour arriver à transmettre l’émotion il faut mener un important travail de recherche. Salvatore Caltabiano (comédien) et Serge Barbuscia ont beaucoup travaillé pour cela. Serge connait bien mon oeuvre, cela fait des années que nous collaborons et que je lui envoie mes textes. Il fallait une citation scénographique et c’est ainsi qu’il a trouvé cette boite. Elle est utilisée de toutes les manières possibles : le comédien est à l’intérieur, en ressort, s’y cache et la pousse comme Sisyphe pousse une sorte de malédiction. Donc la scénographie fonctionne très bien dans un esprit minimaliste car ce sont les mots qui créent les images.

Salvatore Caltabiano a découvert mon théâtre lorsqu’il était étudiant à Avignon et avait joué dans l’une de mes pièces il y a très longtemps. Il a désormais la maturité d’incarner ce personnage avec simplicité, subtilité et beaucoup d’humour. Ce n’est plus un adolescent mais un homme mûr qui parle des formes d’amour cosmiques, gigantesques, qui l’envahissent. Il est presque sans défense devant cette force mais il essaye de nous raconter une histoire tout en poursuivant son opération de séduction. En même temps, il se connait lui-même et approfondit la connaissance de son propre univers intérieur.

Ma pièce est un cri d’alarme dans un monde de plus en plus brutal. Attention, si vous oubliez la tendresse, vous oubliez de vivre. Vous voyez bien qu’il y a énormément de brutalité à la télévision et dans l’actualité. Même enseignée à d’autres, la tendresse n’est pas simple. Elle n’est jamais enseignée à l’école; même nos parents ne nous l’enseignaient pas. C’est rare que l’on parle de l’amour à la maison, dans la famille ou à l’école… Chacun découvre tout seul comment ça marche. Pour moi, si on oublie comment cela fonctionne et à quoi ça sert, on éradique une partie de nous même. Parfois, les relations entre les adolescents sont assez brutales car il y trop de relations à travers les écrans, les sites pornos et le langage simplifié. On communique aujourd’hui à demi-mot avec des signes. Mais il faut prendre son temps pour s’installer dans la tendresse du langage. Voilà ce que je veux raconter par ma pièce : prendre son temps pour apprendre la tendresse.

– Emilie C.

La rédaction

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