“Public chéri mon amour”

  Cette année je suis allé à la rencontre de ceux qui font vivre le festival. Lassé des articles sur les théâtres, les compagnies, les dirigeants du off et du in, je suis parti à la rencontre de ceux sans qui le Festival ne serait rien : le public. Difficile d’imaginer en effet un spectacle sans public, une cour d’honneur vide, des rues sans vies, en Juillet, à Avignon.

J’ai donc pris un micro, un chapeau, une bouteille d’eau et ma bonne humeur et je suis parti dans les rues d’Avignon pour faire des portraits de tous ces festivaliers qui se passionnent pour l’évènement estival. Dans les différentes places ombragées de la Cité des Papes, dans les venelles, les passages, les ruelles, les avenues j’ai vu cet écosystème grouillant de chapeau de paille qui crie, qui sourit, qui profite lentement de la chaleur accablante et des spectacles de rues avant de se presser un peu dans les files d’attentes devant les théâtres pour aller visiter un univers à chaque fois différent et à chaque fois bouleversant.

J’ai donc rencontré de multiples visages, certains étaient fermés, plongés dans leurs programmes, pressés par un horaire qui ne leur laissait pas le temps de me parler. Mais heureusement, j’ai aussi rencontré des gens qui m’ont souri et qui ont pris un quart d’heure pour les moins bavards, une demi-heure pour les plus téméraires et les plus revendicatifs sur un banc, un trottoir ou à la terrasse d’un café. J’ai rencontré des familles, des couples, des jeunes, des vieux et comme je ne saurais vous tenir en haleine plus longtemps voici un petit florilège de ces rencontres. Un peu comme un carnet de bord de chacune de ces petites attentions que j’ai reçues.

 

 

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Mon premier souvenir me ramène jusqu’à la Place des Carmes : il est 19h et les terrasses des restaurants commencent à se remplir. J’ai rendez-vous, avec Sylvie et Edmond Schnell, strasbourgeois de naissance, ils sont venus de loin et ont acceptés de répondre à mes questions. On prend place. Le temps de commander un demi, un café et un thé et nous voilà parti.

Ils sont arrivés, pour leur premier jour de festival, en début d’après-midi. Et ils ont donc déjà gouté à l’ambiance, Sylvie lâche la première salve : « L’ambiance est la même que les années précédentes, c’est toujours un voyage artistique. » Ce soir, ils vont voir leur premier spectacle et ils ont l’air tout excités !

Cela fait 3 ans qu’ils viennent au festival, un « rituel » selon eux, une « étape obligatoire » dans leurs plans estivaux, rajoute Edmond. Tout sourire Sylvie se confie « une fois qu’on y a gouté, on ne peut plus s’en passer ». Le festival est une drogue, cela on le savait déjà.

On fait un peu de géo avec Edmond, Strasbourg-Avignon c’est 714 Kilomètres, « on vient voir notre fils, alors ce n’est pas un problème » répond-il en riant. Mais alors, pourquoi viennent-ils de si loin et ce chaque année ? « Il y a deux raisons : on vient voir notre fils et du coup on choisit la date en fonction». Le Festival c’est aussi une histoire de famille. Leur première fois ? Ils s’en rappellent comme si c’était hier ! L’histoire est classique mais toujours aussi belle : des amis, amoureux eux aussi de l’évènement, à force de leur en parler ont fini par les convaincre et voilà notre couple d’alsaciens plongé dans le bain bouillonnant de la cité des Papes.

Quelque chose m’a surpris quand je les ai rencontrés : Edmond à une liasse impressionnante de tracts sous le bras. Sylvie m’explique pourquoi : « La première fois on s’est laissé guider. On s’est assis à un terrasse pour déjeuner et puis en prenant plusieurs tracts on a expliqué qu’on voulait se changer les idées, voir quelque chose d’humoristique et on nous a aiguillé. Directement, on a été séduit. » Depuis ils ont appris à planifier un peu, mais juste un peu seulement.

Ce qui plait à Edmond et Sylvie, c’est les affiches, « cruciales » selon eux dans le choix des spectacles. L’aspect visuel donc mais pas que « il y a aussi le moment où on donne les tracts et les spectacles de rue ». La clé d’un festival d’Avignon réussi c’est l’ambiance, sur cela le couple est unanime. Ils se souviennent de 2014 et son ambiance « tendue et mitigée ». Sylvie nous raconte un autre souvenir : « Je me rappelle d’une fois, on était en train de diner et à côté de nous passe Arnaud Ducret, on a discuté simplement. C’est cela que j’aime dans l’ambiance, les artistes sont très proches du public. »

Pourtant, hors de question d’oublier le côté artistique ! Un spectacle réussi pour eux c’est quoi ? « Un spectacle réussi, c’est un spectacle où je suis détendu » lâche Edmond. « Je cherche l’humoristique, donc faut bien que ça m’amuse ! » « En général, quand je sors d’un spectacle et que je me sens bien, j’ai envie d’en parler » continue t’il sereinement. « Un bon spectacle est un spectacle qu’on a envie de partager ». La maxime est splendide. Le Festival c’est aussi du partage, et mes invités n’ont pas l’air en reste de ce côté-ci.

Quand on leur demande combien de spectacle ils ont prévus de voir, on les sent plus évasifs « trois » puis « quatre » puis « cinq ». Rien n’est fixé. « Quand on vient en Juillet on essaye de faire le plein ».

Quand on parle théâtre on les sent de suit plus alertes. « Une pièce de théâtre, bien montée, bien jouée, c’est un investissement considérable pour les comédiens. » énonce sagement Edmond. « Personnellement je préfère le Théâtre de boulevard ». Je ne le lance pas sur Feydeau, j’ai peur qu’il ne s’arrête plus de parler.

Pas question pour Sylvie de se contraindre au théâtre, amateurs de stand-up, ils vont volontiers voir les différents one man shows comme celui de Nicole Ferroni. « J’aime aussi l’art dans la rue ! » lance Sylvie. « J’ai vu des danseurs rue de la République ! La troupe était géniale ! » Pas besoin d’aller dans un théâtre pour s’en mettre plein la vue, merci Sylvie, on avait failli l’oublier. « Ce qui se passe dans la rue, c’est magique. » Ajoute-t-elle, enthousiaste.

Difficile pour eux de dégager un souvenir marquant. « C’est à chaque fois une surprise. On se laisse surprendre. Même cette année, dès qu’on est arrivé, l’ambiance nous a pris ». Pas du tout agacé, ni même lassé par les nombreuses sollicitations de la rue, Edmond et Sylvie ne «retiennent que du positif ». « Des gens pourraient être agacés par les tracts, mais nous on les prend, c’est du respect pour les artistes. C’est ce qu’on aime dans le festival, il y’a ce respect mutuel, cette ouverture d’esprit »

Époustouflé par tant de sagesse, je coupe l’enregistreur. J’en ai suffisamment entendu pour aujourd’hui. Une dizaine de minute plus tard nous prenons congés, après les avoir remercié plusieurs fois, je les laisse repartir, rêveurs, dans les rues bondées de cette fin de journée.

 


 

 

Deuxième arrêt, Place des Corps Saints, trois jours plus tard, j’y retrouve Nicole Dubail sur son vélo. Elle décline poliment le café que je lui propose et l’on s’assoit sur un banc, un peu à l’écart de la place grouillante de monde. J’aurais aimé rencontré Nicole dans d’autres circonstances, après le drame de la veille, les visages dans la rue semblent bien moins sereins qu’hier. Nous entamons pourtant facilement la conversation : 3450278_3_929d_deux-publics-se-croisent-dans-les-rues_6ef92fa6777fd3144d0acd8efad71681

C’est la huitième année qu’elle vient au Festival. « Une rencontre » selon elle, reconduite chaque année, mais pas un rendez-vous : elle tient à garder l’excitation du hasard. La première fois, elle était venue avec sa fille, une journée seulement. Depuis, elle revient chaque année. Quand on vous dit que c’est une histoire de famille!

Nicole Dubail vit à Avignon depuis 6 ans désormais et c’est un plaisir selon elle de « voir sa ville s’éveiller ». « J’aime les quelques semaines avant le début, les théâtres qui ouvrent les uns après les autres, les intermittents sur leur vieux vélos ». C’est un peu cliché, mais tellement vrai. « C’est beau de voir cette place si pleine de joie, pleine de vie » dit-elle en me montrant les terrasses combles.

Nicole accorde beaucoup d’importance au bouche à oreille : « c’est cela qui fait vivre un spectacle, une compagnie. Une jeune compagnie, qui propose une création, elle n’a pas forcément de budget pour l’affichage, alors le bouche à oreille c’est crucial ». Et par conséquent, elle a tendance à se fier à ce que disent les gens autour d’elle pour choisir quels spectacles aller voir. D’ailleurs les affiches, mon invité n’aime pas trop cela. « On voit tout le temps les mêmes, ces affiches de stand-up ridicules, qui empêchent la visibilité des plus petites compagnies. » Elle tend le bras et me montre une affiche du Comte de Bouderbala, dupliquée une vingtaine de fois le long du mur. En effet, difficile de lui donner tort…

Elle consulte chaque année les programmations de ses théâtres favoris (Les Béliers, La Luna), la fidélité est aussi une chose importante dans le festival. « On est entré dans un système mercantile, où les gens essayent de faire le plus d’argent possible en trois semaine. Ils ne s’occupent plus d’essayer de défendre leurs valeurs ».

Un Festival d’Avignon réussi, c’est quoi Nicole ? « Un Festival réussi c’est trois semaine où on reçoit les festivaliers de la meilleure des manières, en les traitant comme des gens qui sont venus voir des spectacles et profiter de l’ambiance, pas comme des cartes bleus sur pattes ». Je la sens particulièrement énervée sur ce point, je la laisse poursuivre car je sens que ce qu’elle a à dire est fort intéressant. « Les spectacles sont trop chers, 18 euros c’est trop. Pour voir des one man shows en plus ! Il est loin le temps où on pouvait passer devant un théâtre et y entrer par hasard. Les prix étaient dérisoires, c’était 5 ou 6 euros, 8 pour les plus chers.  Aujourd’hui on est obligés de réserver des semaines à l’avance. On a perdu le goût de se tromper. Avec un tarif à  5 euros, si la pièce ne nous a pas plus, tant pis, on passe à autre chose. Avec un tarif trois fois plus cher, on réfléchit plus et on va voir des choses qui sont sûres de nous plaire, quitte à ne pas être surpris. » L’analyse est pointue, précise et l’avis est tranché et sûr. J’aime beaucoup cela !

Et un spectacle réussi, c’est quoi ? « C’est un spectacle où il y a de la mise en scène, du jeu d’acteur… et du texte ! » Donc pas un one man show. On le sent, Nicole porte en haute estime le théâtre, elle évoque Maupassant, Philippe Claudel ou encore Carole Martinez. Je lui demande tout de même quel est sa relation avec le théâtre, elle répond du tac au tac : « J’ai été abonné à l’académie française de 1976 à 1998, le théâtre fait partie de ma Vie ». Merci je n’en attendais pas tant ! Elle embraye sur la jeunesse : « ma passion, je la transmets. Mes enfants vont au théâtre depuis l’âge de 3 ans. Quand je serais en maison de retraite, qui sera le public ? Vous voyez un jeune ? Il n’y en a pas ! Ce ne sont que de gens de ma génération. » Elle souffle un peu. « Pas d’écoliers dans la rue! Où sont les primaires ? Que fait la mairie ? Je l’ai dit tout à l’heure, l’accueil des festivaliers c’est la clé ! »

« Et si c’était ça le théâtre de demain ? ». Elle hésite avant de répondre « Je n’espère pas ! » Cette réponse résonne comme un symbole, un résumé de tout ce qu’elle me dit depuis 20 minutes. Je lui demande son souvenir le plus fort. « Il n’y en a pas, chaque année apporte son lot de surprise et d’émotion. » Elle sourit. Je suis heureux car derrière sa colère et ses revendications j’ai trouvé une amoureuse de ce festival. Et comme on dit, « qui aime bien, châtie bien » !

 


 

 

 

Une semaine plus tard, je retourne Place des Carmes. Je rencontre la famille Blondel, qui est venue de Marseille. Il y a Annick et puis ses deux filles Leïla et Yaël. Avec elles, une amie d’enfance d’Annick. Elles me semblent assez fatiguées, elles s’assoient lourdement sur les chaises d’une terrasse. Annick veut bien me répondre, les autres semblent trop fatiguées. Je commence par lui demander des nouvelles du festival : « On a peut-être l’impression qu’il y a un peu moins de monde que l’année dernière et du coup moins de spectacles qui affichent complet. » Déjà, je pose une question qui semble mettre Annick à rude épreuve, quand je lui demande depuis quand elle vient au festival, sa première réponse est « ouf ! ». Incapable de me donner une année précise, elle ajuste quand même un peu « depuis que je suis étudiante. En réalité il y a eu trois phases : la phase étudiante, sans enfant, la phase avec enfant, où il a fallu choisir des spectacles spécifiques et la phase actuelle où on me demande de sortir des spectacles jeunes publics puisque je suis avec deux ados ». Le festival, une histoire de famille, vous l’avez ?

festival_avignon_foulePas question pour autant d’en faire une obligation. « C’est prévue, c’est dans un coin de la tête. Et on essaye de trouver un week-end ensuite. Mais c’est quelque chose qu’on attend. » La première fois qu’elle est venue, elle ne s’en rappelle pas, mais elle se rappelle celle qui lui a fait sauter le pas : son amie, la même qui est assise à côté d’elle. « Elle faisait du théâtre, elle habitait Carpentras et elle m’a dit « Viens ! ». Annick est une amatrice du off mais aussi une passionnée du in. Pour le in, elle se fie au critique : « je me laisse guidée par les metteurs en scène, les critiques, je choisis en fonction. » « Pour le off, maintenant que je connais les lieux, je regarde les programmations des théâtres que j’aime particulièrement. Ensuite je fais mes choix en fonction des horaires, des déplacements. »  Annick est une festivalière fidèle donc : « Oui. Quand j’ai commencé y’avait 500 spectacles, maintenant y’en a plus de 1400. Donc on est bien obligé. » Elle embraye « y’a l’esprit de chaque pièce aussi : quand on va voir de la comedia dell’arte, ensuite on va voir une comédie pour essayer de mixer les genres. C’est cela qui est beau avec le festival on change de monde et d’univers à chaque spectacle. »

Un serveur attentionné s’enquiert de ce l’on désire boire et puis on continue. Le plus important pour Annick c’est le côté artistique et elle déplore un peu l’accueil des festivaliers : « certains théâtres sont là pour gérer le flux, quand on appelle pour réserver, ils demandent beaucoup de choses, même des numéros de cartes bleus. Heureusement, ce n’est pas la majorité. ». Et du coup, c’est quoi un spectacle réussi ? «  C’est une bonne mise en scène, un spectacle avec des surprises, qui nous emportent. Le plaisir aussi de retrouver des textes classiques, mais revisités, avec  des anachronismes. » Elle cite Molière, Shakespeare, Corneille.

Annick est une de ces  boulimiques du théâtre, même si elle n’ose pas me l’avouer : « 4 à 5 spectacle par jour, c’est la moyenne. » Moyenne respectable, si il en est. « Les chose s’enchainent si bien, on a pas envie de s’arrêter. Les formats des spectacles aident aussi : 1h-1h15 ça permet de changer rapidement d’univers. C’est assez unique. » Sur une échelle de Bof à Wouaw de son rapport au théâtre, Annick est du côté Wouaw. « Le théâtre j’adore. On y va régulièrement toute l’année. ». Evidemment, pour une connaisseuse dans son genre, sa relation avec la scène a changé et le Festival n’est pas étranger à cette métamorphose : « Au début c’était pour les histoires, maintenant avec l’expérience y’a un intérêt plus poussé pour la mise en scène, le jeu d’acteur. Y’a des comédiens qu’on aime bien retrouver  d’année en année et qu’on voit évoluer. On rentre un peu plus dans les coulisses. »

Pourtant, Annick se laisse aller de temps en temps, elle évoque les spectacles de cirque qu’elle aime bien aller voir sur l’ile de la Barthelasse. « J’aime bien la Danse aussi, mais bon y’a des personnes ici qui y sont réticentes ! » Elle se tourne vers ses filles et sourit. « J’ai remarqué quelque chose» Vas-y Annick, dis-moi tout. « Il y a de plus en plus de chant et de danse mélangé au théâtre. Les comédiens ont désormais plusieurs cordes à leurs arcs, il faut qu’ils soient bon musiciens, bon danseurs et évidemment qu’ils sachent jouer. La concurrence est rude ! »

Un mot sur la rue, ses endroits préférés : « j’aime la rue Guillaume Puy et la rue des Teinturiers, les petits théâtres un peu à l’écart, sans qu’ils soient trop reculés, des endroits où  ça bouge un peu. Je me tiens éloigné des grandes salles qui se remplissent grâce à des têtes d’affiches. » Comme d’habitude je lui demande de finir par un souvenir fort qu’elle retient de ces multiples années passées au festival. Soudain son visage s’éclaire et elle se met à rire franchement avec son amie en face d’elle.  « Ce souvenir c’est un fou rire. » explique-t-elle entre deux hoquets. « C’est un souvenir avec ma copine. On avait décidé d’aller voir Antigone dans le festival In et en fait c’était tout en langage des signes ! » Elles se marrent à nouveau. « Les souvenirs marquants c’est souvent au In » dit-elle en reprenant ses esprits. « On retient le général. Le fait de sortir d’un univers pour rentrer dans un autre automatiquement. » Tiens, tiens. J’ai déjà entendu ça : je lui en demande un peu plus : «on passe de Pérec à une comédie, on va voir du cirque, de la musique. » « On sent que les comédiens ont travaillés dur toute l’année, il y a une cohésion sur scène et c’est très communicatifs, vu que les théâtre sont petits. »

Elles n’ont pas encore fini leur journée et doivent encore aller voir un spectacle non loin de là. Cela m’a fait du bien de voir une famille dans les rues d’Avignon. En quelque sorte, c’est la preuve que la relève est en route !

 


An actress walks with posters of her theater show which is to be performed during the Avignon "Off" Theater Festival, two days before the opening of the 64th official Avignon festival, on July 5, 2010 near the Palais des Papes in the French southeastern city of Avignon. The festival runs from July 7 to next July 21, 2010. AFP PHOTO ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

 

Le 27 a été une journée prolifique ! Je rencontre Lucas, étudiant à l’université d’Avignon, sur La Place des corps Saints qui est un peu moins comble que les autres jours. On trouve une table et on commence à discuter.  C’est sa première année au festival. Je lui demande ce qu’il en pense jusque-là :« Je trouve le festival super actif, même si certaines personnes m’ont dit que c’était plus calme cette année. Je m’attendais aussi à un tractage un peu plus fou, j’ai pas eu cette impression. On m’a raconté que des gens tractaient en distribuant des vinyles, cette année j’ai pas vu de truc aussi incroyable, plus de trucs ennuyeux. » Pour quelqu’un qui en parle si bien, pourquoi est-ce sa première année : «  Je n’avais pas vraiment de raison de venir. Là j’avais plein de copains qui étaient ici, donc je suis venu expérimenter. »

« Tout l’année on est dans cette ville, qui est plutôt calme et puis d’un coup ça part en live. Ça grouille dans tous les sens, de nuit comme de jour, ça fait plaisir de voir autant de gens différents, des acteurs, des célébrités. » « On apprécie plus cette ambiance qu’on a vécu un an dans cette ville. » Une rue à retenir, lui qui ne voit pas beaucoup de spectacle, pour ne pas dire aucun ? « La rue des Teinturiers » répond-il du tac au tac. Il enchaine directement : « Si il y en a une que je dois haïr, c’est la rue de la République. Pendant le festival c’est in-fran-chis-ssa-ble. C’est là qu’on rencontre les tracteurs les plus relou. » Cette sollicitation permanente qu’impose le festival qu’en penses-t-il ? « Les tracts je les prends, c’est normal, ça fait partie du spectacle, du côté vivant. Parfois, ils chantent, jouent une partie de leurs pièces. Y’a des tracteurs que je cautionne pas du tout, comme les tracteurs qui embêtent les gens qui mangent en terrasse. » En effet, une compagnie passe et inonde les tables de tracts bleu et noirs.

Un festival d’Avignon réussi c’est quoi pour toi Lucas ? « Un Festival avec beaucoup de monde : des touristes, des locaux, des compagnies, des spectacles. C’est aussi une bonne ambiance, sans problème durant un mois. Pas comme il y a eu à Nice le 14 Juillet. Ca a peut-être effrayé certains, moi je n’ai pas été effrayé et j’espère qu’un maximum de gens n’a pas été effrayé. » On sent que le souvenir dramatique de la promenade des anglais est encore présent dans sa mémoire. Il revient à son propos : « Un festival réussi, c’est un festival qui ne s’arrête pas pendant 30 jours, qui matraque les travailleurs, qui donne à cette ville cette énergie puissante et très forte, même si c’est éphémère. »

Son rapport au théâtre est plutôt bon. « J’ai fait du théâtre quand j’étais gamin et depuis j’ai toujours adoré. Mais j’ai souvent peur de m’ennuyer. C’est pourquoi les affiches sont si importantes. Une affiche assez moche ça donne pas envie d’aller voir le spectacle. Celle sur l’orthographe par exemple. » L’aspect visuel revêt donc un aspect tout particulier pour Lucas. « Sur la première partie du mois, y’a des affiches partout et je pense que les gens se fient aux affiches qu’ils voient le plus. C’est ce qui fait qu’un spectacle marche ou ne marche pas. Il y a aussi l’application to see or not to see pour voir les critiques, les notes et les affiches.

Le jeune homme est pressé et je le laisse repartir. Je reprends aussi ma route en repensant à  ce que me disait Lucas, jusqu’à ce que je tombe sur un drôle de bonhomme, rue Bonneterie. Il s’appelle Léo et il est aussi étudiant à Avignon. Il accepte de me parler de sa vision du festival, lui l’avignonnais pur souche qui est né et a grandi dans cette ville.

Il a 19 ans, et cela fait donc 19 ans qu’il passe son mois de Juillet dans les rues de la cité des Papes., «même si certaines années je l’ai moins vécu. Quand j’étais petit je partais en vacances avec mes parents. Beaucoup d’Avignonnais fuit la ville en Juillet, ce qui est dommage. Depuis 7 ans, j’ai renoué avec le festival et je le vit un peu plus intensément. » De son point de vue d’expert je lui demande ce que c‘est, pour lui, un festival réussi. « Simplement, un festival qui attire du monde avec une programmation variée. Sur 1400 spectacles, il faut du stand up, des classiques revisités mais il faut surtout de la création, de la prise de risque. Certains théâtres, comme le théâtre des Béliers  mettent en avant cet aspect créatif avec des auteurs de théâtre actuels. » Le festival d’Avignon doit donc être un festival de création et pas de reprise ? « Faut pas oublier que dans les reprises y’a une part de création » Exact, Léo.

Et sa définition du spectacle réussi c’est quoi ? « Je vais encore répondre simplement. Un spectacle avec une vraie narration, une histoire qui a un début, un milieu et une fin qui n’est pas prévisible dès les premières minutes. J’aime aussi énormément le lien entre les acteurs, la musique et les lumières. La mise en scène est cruciale ». Je vois que  La poétique d’Aristote ne lui ai pas inconnue ! Il a l’air de s’y connaitre, alors je lui demande s’il se permet aussi d’aller voir un peu autre chose. « Je suis pas très stand up, mais j’ai vu un spectacle de magie au Palace qui était très originale, qui sortait un peu de l’idée qu’on se fait des spectacles de magie en one man show. » « Au-delà du théâtre, ce que j’aime c’est le spectacle vivant, la performance. Je vais préférer un live à un disque studio par exemple. Le théâtre ça m’impressionne beaucoup, plus que le cinéma. On sent le souffle des artistes, parfois les postillons, ça c’est génial ! »

« En tout cas ça fait plaisir de voir autant de public venir en province, ailleurs qu’à Paris, dans une ville un peu éteinte le reste de l’année. Des gens qui viennent des 4 coins du monde en plus ! » Et en tant qu’Avignonnais, qu’est-ce que ça lui fait de voir sa ville aussi métamorphosée ? « Ça permet de découvrir ou de redécouvrir certains lieux, c’est une nouvelle manière de pratiquer la ville. »

On finit notre café en parlant de tout et de rien et puis je jette un coup d’œil à mon téléphone : nous sommes déjà le 27 et la fin du festival approche à grands pas. Il n’y a presque plus d’affiche dans les rues et moins de parades et de tracteurs. Cette 67eme édition m’a un peu éloignée des théâtres mais a eu un mérite inestimable : celui de me rapprocher de ce public qu’on ne rencontre qu’ici. Ce public qui, pendant un mois durant, vit au rythme d’une seule et même passion : ce grand théâtre qu’est la ville d’Avignon.

Guillaume Carlin

 

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La rédaction

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