Un Québécois à Avignon #2 Je veux bien être Vrounzais!

 

La référenceJe veux bien être Vrounzais1 !

Pour moi, canayen2, tout est nouveau ou presque. Hormis les guignols de l’info, les journaux, TV5, certains écrivains français, certains films, certains navets,  je connaissais la culture mais rien de concret, sauf des personnalités qui se résumaient à l’immigré français arrivé au Canada.

 Et encore là, je ne pouvais pas dire que je connaissais bien la France ; le français immigré, de la diaspora, n’est pas le même que celui qui réside sur le territoire français. Généralement, son besoin de s’adapter à la culture locale le rend un peu moins sûr de ces droits, un peu plus inquiet, et le voyage finit par lui ouvrir un peu l’esprit, sans doute…  du moins, je l’espère.

Et parfois, je dis bien parfois, il est plus ouvert d’esprit avant même de voyager. Ici, je peux difficilement porter un jugement valable, je découvre encore ce qu’est le citoyen français sur sa terre. Mais ce serait logique de penser que ceux qui sortent du pays veuillent se faire désarçonnés, veuillent avoir tort… car s’ouvrir l’esprit, c’est bien ça : mettre de côté cette idée qui veut que seul notre fonctionnement en société soit bon. Donc, quatre mois à dire j’ai tort, vous avez raison.  Je suis en ce moment dans ce processus. Si ce n’est pas toujours facile, c’est pourtant très formateur.

Mon premier contact avec l’enseignement en terre française le démontre bien, malgré l’ironie de la situation. Disons-le ainsi : un professeur de géographie qui ne différencie pas le  Canada des États-Unis…  Sa question : combien ça coûte la médecine, dans votre pays… le Canada ? Il avait posé cette question après nous avoir dit en rigolant : « vous, dans votre pays, le dernier fonctionnaire à avoir existé s’est fait dévorer par un phoque… » Tout ça, comme si j’étais un habitant des États-Unis, là où l’existence du fonctionnaire est effectivement souvent remise en question. Il avait reconnu ma provenance. Il avait émis un sourire malicieux. Il m’avait situé en Amérique du Nord de par mon accent qui n’est, soit dit en passant, pas le plus extravagant ou le plus difficile à comprendre, dans les environs d’où je viens ; en somme, une oreille avertit… du moins une oreille pas trop ignorante.

Toutefois, cet accent je l’avais lancé avec une voix un peu chevrotante causée sans doute par une nervosité – allez savoir pourquoi – de début de cours dans une classe où je ne connaissais rien de ce que pouvait être la réaction des autres, rien de ce que je devais dire. Et ce, même si madame Claire Brisset, ancienne journaliste au journal Le monde, au Monde diplomatique, au Figaro d’une époque moins droitiste, nous avait affirmé en réponse à une de mes trop nombreuses questions, lors de son passage à Moncton, qu’il n’y avait pas de tabou en France… et moi  jeune éternel septique qui se disait avec ironie, mais ironie non confirmée à ce jour : Wow, quel beau Pays que la France…  Aucun tabou ! Aucune contrainte de pensée ! Le pays rêvé quoi.  Pas que le Canada en ait énormément. Mais, que je me disais à l’époque, y a toujours, peu importe le pays, des sujets difficiles à aborder ou à publier auprès d’un large public… sans se faire traiter de fou, sans se faire juger avec acrimonie, sans créer de conflits idéologiques qui sont souvent de véritables trous sans fond de l’argumentation.

Les tabous du Canada : l’indépendance du Québec en milieux anglo-canadiens ; ensuite, l’Amérique avec la participation du Canada : berceau du génocide ayant fait le plus de morts à ce jour sur la planète, celui des Amérindiens ; et aussi la remise en question du parlementarisme britannique ou la volonté de révolte face à ce système pourtant très archaïque, ou du moins, vieillot. J’ai bien dit la volonté et non la mise en place d’une véritable révolte…  cette dernière est quasi impensable au Canada. La preuve : même un grand nombre d’indépendantistes québécois ont paradoxalement de la difficulté à remettre en question ce système. Selon eux, il faudrait que le Québec devienne indépendant mais en réutilisant le système et la sauce britannique déjà existante… Tout ceci pour éviter de se faire traiter d’extrémistes et de radicaux. Finalement, des tabous, y en a  aussi en Acadie où, la simple remise en question d’aspects de leur sacro-saint statut de province bilingue, l’est. Et là j’en passe.  Y en aurait trop à soulever… pour le Canada, mais aussi pour la majorité des pays de ce monde. Fin de la parenthèse sur mes états d’âme, je réponds au professeur

          On paie rien, au Canada, pour se faire soigner…

          Vraiment!, qu’il me répond le prof, tout en ajoutant : ha bon !… les Canadiens ont copié les Français!

          Sans doute, sans doute… » avec un air pas trop intéressé à tout expliquer.

Et ce n’est pas qu’il me pose la question qui m’étonne, me consterne… aucune question n’est mauvaise, après tout. Non, c’était qu’il soit surpris de la réponse. La santé gratuite c’est justement le principal truc qui distingue, dans la vie de tous les jours, le Canada anglais des États-Unis. Nous, québécois, on s’en fout… nos distinctions sont tellement évidentes. Mais les Canadiens anglais, eux, s’en foutent pas. Moi j’ai pas d’attaches particulières vis-à-vis eux… alors, allez-y monsieur le prof ! mettez leur bien dans la gueule aux Anglais !… crevez bien l’abcès ! Trompez-vous bien comme y faut !… Pour une fois qu’on peut se marrer !… Nous, pauvres petits franco-soumis colonisés! Pour une fois que ce n’est pas les Québécois qui le disent… que ce n’est pas nous qui passons pour les méchants ou les chialeux du Canada ! Que c’est le Vrounzais qui insulte nos maîtres anglais ! Un peu plus et je l’applaudissais, lui lançais des fleurs ! Bravo, bravo !… Et vous… Haha vous riez, français ! Se moquer des profs ça vous arrive pas souvent ! que c’est drôle, que c’est spectaculaire !… quand quelqu’un le fait à votre place. Mais  ne riez pas trop ! Ne vous croyez pas trop à l’abri de l’absurdité ! Aucun étudiant n’a bronché, n’a soulevé l’absurdité, n’a dit « Monsieur, franchement !… vous vous moquez de nous ! » Alors que la  même affirmation un peu malhabile sur des pays de l’Europe… et vous devinez la réaction.

Premier cours en France et le prof, surtout un professeur de géographie, ne distinguent pas le Canada des États-Unis… ça commence bien ! Si lui ne la fait pas, qui va savoir la faire, la différence ? Je ne me plains pas… pour une fois que j’ai plus de connaissances que des professeurs d’université. Mais vous pouvez donc sans doute vous imaginer ce que mon quotidien est devenu. ce à quoi ma vie sociale se résume… le nombre de répétitions de « ça se situe à telle où telle place », sans aucune assurance que ce que je dis soit compris, sans compter le nombre de « Je suis canadien, mais pas tant que ça », de « Je suis québécois qui va à une université du Nouveau-Brunswick. » Tellement compliqué savoir tout ça… Ça prend bien juste Elvis Gratton3 pour comprendre ça ! À la fin de mon séjour, c’est pas des crédits de cours de l’université que je devrais mériter, ce devrait être un doctorat en québécologie ou en canadologie…  

Pour revenir au professeur, car ils ne peuvent avoir totalement tort, ça va de soi, c’est des profs… peut-être qu’il savait mais n’y avait pas réfléchi assez longtemps… ou peut-être se foutait-il de ma gueule ?…  Il semblerait que ce soit un trait typiquement français. Mais si vraiment il était sérieux – ce qu’il semblait être – ; sans le savoir, il n’avait pas totalement tort… Le Canada, sans que ce soit officiel, est une colonie des États-Unis.  Ce phénomène s’explique, mais ce n’est pas le sujet du texte. Une autre fois. Tout ça pour dire que le Canada n’a pas tant de différences que ça avec les États-Unis. Y a des peuples à l’intérieur même du Canada qui ont plus de différences entre eux, qu’il y a de différences entre l’ensemble du Canada et l’ensemble des États-Unis. La principale ressemblance entre les deux pays, c’est justement qu’il y a énormément de différences culturelles entre les habitants des différentes régions des deux pays.

Sans doute l’ignorance américaine de la géographie qui a tant collé à la peau de George W. Bush avec des railleries du genre : W. c’est celui-ci qui croyait faire une seconde guerre du golfe en attaquant l’Afghanistan, n’est pas étrangère à la matérialisation du cliché sur l’Amérique, incluant le Canada, fermée sur elle-même et très peu ouverte d’esprit.  Pourtant, malgré l’ignorance de ce professeur, dont je ne révélerai ni le prénom ni le cours enseigné, n’essayez même pas !, il est celui qui a donné le cours le plus intéressant que j’ai reçu en terre française. Je rajouterais même qu’il a réussi à faire preuve d’une sagesse hors-norme lors de ce cours qui de surcroît visait à ce que les étudiants cessent de se regarder le nombril, ainsi qu’à ce qu’ils cessent de se faire des idées préconçues qui, elles, pour la population dirigeante, servent souvent à camoufler des supercheries, des fariboles, etc. Ma citation préférée, preuve de sa sagesse : « seuls les perdants sont perçus comme des terroristes. » Ironiquement, sans le savoir j’imagine, il répétait les écrits d’un écrivain québécois : « On appelle « terroristes» les patriotes et les rebelles qui manquent leur coup. Ceux qui triomphent, ce sont des libérateurs et ils ont tous leur place dans le grand cancer des nations. [SIC] »4

C’est d’ailleurs probablement parce que j’utilise les enseignements de son cours que mon titre n’a pas été : un professeur de géographie de l’université d’Avignon incapable de faire la différence entre le Canada et les États-Unis. C’eut été un pétard mouillé, un détournement de ce qui importe vraiment… Comme il nous le racontait à propos de l’embauche de David Beckham par le Paris Saint-Germain. Une manière pour certains de faire diversion…

Je suis têteux5, n’est-ce pas… certes, certains vont croire que je n’ai pas utilisé ce titre pour ainsi avoir de bonnes notes… Mais je n’ai rien à gagner, rien à perdre; je ne suivrai finalement pas ce cours, question d’horaire…

Pour résumer, l’ignorance n’est pas synonyme de fermeture d’esprit ou de stupidité… L’ouverture de l’esprit n’est pas une fracture du crâne, comme le chantait Ariane Moffatt, une chanteuse québécoise, chantée aussi par le groupe musical local Sintilaire. Mais encore faut-il s’y être rendu, en terrain étranger, pour en parler. Le prof de géo, lui, peut parler de tout! – il n’en avait pas la prétention non plus – parler de tout, sauf certainement du Canada, du Québec, de l’Acadie et de tous les peuples de l’Amérique. Il n’en demeure pas moins une personne à mon avis très ouverte, voire plus sensible aux réalités qui l’entourent que la moyenne, et capable de dire, contrairement à bien d’autres, j’ai tort… Bon, bon ! je sais, ce serait surprenant, ce sont des profs… mais dans son cas, peut-être…  Et il ferait un tour au Canada et rien ne lui échapperait plus… contrairement à bon nombre de ceux qui y résident depuis toujours…  Mes excuses, le titre aurait dû être : les avantages (non pas du voyage ou d’un colloque quelconque. Visiblement pour les profs ce n’est pas assez) de déménager ailleurs, pour plus d’un mois. Ainsi, pour quatre mois, je veux bien être (non pas français mais encore bien mieux) Vrounzais!

Post-scriptum : Aucun enseignant n’a été maltraité durant l’écriture de cette chronique.




1 Expression utilisée par Louis-Ferdinand Céline dans « d’un Château l’autre », qui soulève avec sarcasme et dérision le chauvinisme français de l’époque.

2 Vieille façon de désigner le Canadien français, aujourd’hui appelé le Québécois.

3Personnage très populaire et pourtant très con d’un Film québécois de Pierre Falardeau qui, entre –autre,  soulève la difficulté qu’ont les Québécois à définir eux-mêmes leur identité.

4 Beaulieu, Victor-Lévy, la grande tribu, édition Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2008, p.819

5 Lèche-bottes. Qui use de flatterie excessive.

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