Un Québécois à Avignon #3 La légende de la Française chiante

Wonder WomanCertaines Françaises elles-mêmes m’avaient parlé de la légendaire Française chiante.1 Ces Françaises me racontaient : « Admets qu’on râle, nous, les Françaises, qu’on se fait du souci et qu’on critique pour un rien, qu’on placote comme de vraies pies… Place Pie2 ?… », etc. Si j’en avais énormément entendu parler, je ne l’avais jamais rencontrée…  au point de la croire directement sortie de leur imagination, de la croire inventée…  par manque de tolérance vis-à-vis l’absence de rectitude politique des autres. Bref, une forme d’individualisme qui permet à soi-même de chialer3, mais pas aux autres. Quand c’est nous qui chialons, ça va de soi, quand c’est les autres, que c’est chiant ! Pour ma part, je dirais plus humain que chiant, mais bon… On se comprend… Tout ça pour dire que je croyais qu’elles exagéraient à propos des femmes les entourant.

 

Moi, digne contributeur et représentant de l’apologie du chialage…  adorateur de femmes de tous genres, amant de la diversité… je répondais… je défendais même : « Non, mais c’est pas trop mal de se faire dire les choses directement, sans détour. À court terme peut-être plus difficile, plus insupportable, la vérité est difficile à avaler; à long terme, c’est moins difficile, beaucoup moins insupportable, que de faire face à d’impénétrables individus qui finissent, après de trop longs moments de supposées amitiés, par vous dire qu’ils vous détestent. » Certains appellent ça le flegme anglais4. Je sais pas trop pourquoi… Mais bref, au moins avec ces personnes dites chiantes, on est fixé rapidement, on sait immédiatement si on déteste ou non. On ne perd pas notre temps à trouver le fond de leur pensée; le mode d’emploi, on l’a directement dans face !5

 

 

Et puis là j’ai compris ce que voulait véritablement dire le mot chiant, en cette soirée aux Passagers du Zinc6 où s’entremêlaient marginaux punk et, surprise ! la petite famille accompagnée des enfants…

Oui, ce que je m’apprête à vous raconter est une anecdote très anodine, mais tout de même pour moi la révélation de l’existence de la Française chiante dont on m’avait tant vanté les mérites… la Française chiante dans toute sa splendeur. C’était de toute beauté – ne pas l’avoir encore vue après quatre semaines en France, me portant à croire à l’hérésie, était tout à fait anormal.

Donc, découverte d’une nouvelle héroïne digne de comic books américains (battement de tambour) : Chiante Woman ! Voilà. Applaudissez là bien fort !… ça n’arrivera pas si souvent.

Pour moi c’était un peu comme une histoire, une fable qui aurait bercé notre enfance de Québécois, mais dont je n’avais jamais reçu concrètement les bons soins…   Une véritable légende qui prenait vie.

Et contrairement aux Super-héros en général, Chiante Woman n’est pas jalousée pour des facultés commerciales telles la sagesse, la force de caractère, la dextérité, la puissance de ses membres, pour sa capacité à sauver des vies, non ! Chiante Woman se fout de tout le monde. Mais sans s’en apercevoir, vous le constaterez, elle cicatrise fort bien les plaies de la société. C’est pour cette dernière raison qu’elle entre dans la large famille des grandes héroïnes de ce monde.

La légende de Chiante Woman

Durant ce spectacle au Passagers du Zinc, je croise deux dudes7 qui me font part de leur appréciation pour les « pogos »… et là je ne parle pas de la saucisse enrobée de friture que les Nord-Américains ingurgitent comme des goinfres. Je parle de cet enchevêtrement de danse désordonné transformé souvent en bousculades rythmées par la musique punk, métal, ou autres musiques intenses.

Ce qui était étonnant de mon point de vue nord-américain qui n’avait jamais assisté à des spectacles punk ne contenant aucun pogo proche de la scène, c’est que jusqu’au moment de la rencontre de ces deux dudes, un seul petit pogo s’était formé, mais vraiment rien pour écrire à sa mère…8

J’étais habitué à une forme de solidarité entre les gens qui font des pogos, solidarité appliquée aussi avec ceux qui ne voulaient pas en faire. Au sens où personne n’allait se mettre à l’avant de la foule sans penser s’en sortir indemne; et que si jamais y avait des personnes en mauvaises postures, les gens pouvaient même s’aider entre eux à se relever. Jusqu’alors, les gens sur place, ne remplissant que la moitié de la salle, ne faisaient que branler de la tête chacun de leur côté. En général, une entente tacite, non officielle, dit : interdit aux gens d’être statique proche du devant de la scène. Mais c’est la France. Alors, ce doit être différent, que j’imagine alors.

Sentant ce besoin de bouger, moi et les deux dudes tentons de faire partir un vrai pogo…  Et ça commence. Shit ! Immédiatement, une dame d’une quarantaine d’années me verse un verre de bière sur la tête. Du haut de ses quatre pieds, elle avait réussi à atteindre le haut de mes six pieds. Traduction française : du haut de ses 1 mètres 20, elle avait réussi à atteindre mes 1 mètres 809. Un des merveilleux pouvoirs de Chiante Woman.

Chiante Woman s’exclame, insiste : « Maintenant, vous devez m’en payer un. Vous me devez un verre de bière.”

Peut-être eut-il mieux fallu qu’elle se tasse… mais bon, trêve de leçon de morale.

Les deux dudes, eux, sont désolés… pour moi. Chiante Woman se met à enchaîner les accusations de méfaits. Dans l’ordre apparurent ensuite, le « Vous me devez une bière » qui revenait avec intermittence, lui donnant l’apparence d’une insistance grotesque, le « Vous avez quel âge ! », le « Pensez aux autres un peu ! » et le fameux : « Je n’avais pas à me tasser, je n’étais pas dans une zone de pogo. » Tout ça avec un sérieux qui décontenance, une morale… Bref, un autre des pouvoirs surnaturels de Chiante Woman.

Pendant un temps, je me suis marré, je l’ai écouté déblatérer, un vrai show d’humour. Non, c’est vrai, un vrai show rock ! parfois rock, parfois électro ou new wave, mais très intense dans l’ensemble ! Un show rock où les gens veulent normalement bouger et où un simple mouvement de hanche un peu trop swing eut pu lui faire échapper son verre.

À un moment, je ne me souviens plus ce qu’elle a dit, mais ma réaction, sûrement due à ses super pouvoirs qui rendent impatient, voire colérique, a été de crier – cri d’une puissance atténuée par le son de la musique – « on s’en câlisse ! Mon linge et mes cheveux devenus dégueulasses, résultat de votre verre de bière, ne m’ont pas fait chialer, moi !… Câlisse-nous patience10 ! » Elle ne m’a pas compris. Je monologuais. C’est marrant ça. Je peux injurier sans que personne ne me comprenne. Serait-ce les pouvoirs de (solo d’harmonica) : Capitaine Québec !?…

Chiante Woman ne connait pas la langue québécoise. Chiante Woman ne veut être chiante qu’avec les Français. Pour se faire, peut-être faudrait-il la présence de (roulement de tambour) : Ultra-chiante Woman ! Mais pour l’instant, c’est Chiante Woman qui s’attarde à expliquer aux deux dudes le fondement de sa pensée… Attention, long discours pénible en vu.

Chiante Woman, un peu plus tard, s’est faite embarquer dans le pogo… littéralement ! C’était juste normal, vu l’endroit où elle était située. Mais Chiante Woman visiblement ne sait pas apprendre de ses erreurs. Le pogo avait rejoint, à ce moment, beaucoup plus de monde et avait atteint son apogée de bousculade. Les deux dudes en rigolaient. Et ma foi, c’était difficile de ne pas en rigoler. Ainsi, Chiante Woman, pris à son propre piège, avait perdu son combat… mais, dit-elle alors, ma vengeance sera terriiiible !… Terriiiiible ! Mouhhahaahahaha! (rire terrifiant et démoniaque) Différence avec les héros de Marvel et compagnie : la vengeance n’est pas celle des méchants, mais bien celle de l’héroïne. Je vous l’avais dit, des valeurs très peu commerciales. Le rire reste toutefois celui des méchants… on s’est bien marré. Mouhahaaahahah ! Merci Chiante Women ! Gotham est… je veux dire Avignon est sauvée. Sans le savoir, tu as uni les Forces du Mal… Ainsi, la paix est revenue dans la ville et, tant qu’à exagérer à partir de petits faits anodins, sur la planète tout entière.

Suite des aventures de Chiante Woman : dans la semaine des quatre jeudis… Place Pie.




1 C’eut très bien pu être « la légende du français chiant », mais étrangement on m’avait beaucoup plus parlé de la Française chiante. S’il y a sexisme, il n’est pas de moi…

2 Note pour les quelques lecteurs qui vivent en dehors d’Avignon, la place Pie, c’est la place des bars à Avignon.

3 Synonyme de râler.

4Phénomène qui touche grandement le Canada.

5 À noter l’absence ici du « la », qui donnerait dans la face au lieu de dans face !, est volontaire.  Ça a pour but, via un langage plus familier, de donner une forme d’émotivité au propos. Dans ce cas-ci, il s’agit probablement – je n’ai pas fait de recherche sur la question – d’une façon québécoise de s’exprimer. Simplement mon correcteur personnel, un français, m’avait rajouté un « la », alors j’en déduis que ça s’utilise pas en France, ce genre de familiarité.

6Salle de concert à Avignon. Les trois groupes ce soir-là : Futur, Lob et Ubikar.

 

7 Slang américain pour désigner des individus. L’expression est de plus en plus utilisée par les jeunes au Québec.

Ironie de l’expression qui, elle, signifie : vraiment rien d’exceptionnel.

9 Généralement, au Québec le système métrique est la norme utilisée, mais certains archaïsmes restent, se transmettent de génération en génération dans les habitudes de vie. 

10 Au Québec, nous conjuguons les jurons. Ainsi, le mot « calice » qui désigne normalement à l’église un vase devient le juron « câlisse » et peut se conjuguer comme dans l’exemple ci-joint : « câlisse-moi patience » qui désigne cesse de m’énerver. Y a aussi : je câlisse mon camp, qui désigne « je m’en vais. » Ainsi que nombre d’autres déclinaisons qui feront certes parties des prochaines chroniques.

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