Un Québécois à Avignon #7 Comparaison des études Canada France #2 Le Cégep

Cégep de Rimouski, endroit où a étudié le Québécois d'AvignonAprès avoir étudié un an à l’université Laval (au Québec, à Québec), j’ai réorienté mes études. Direction Moncton (Nouveau-Brunswick).  Au Nouveau-Brunswick, à Moncton, j’étudiais en information-communication. C’était la combinaison d’une majeure et d’une mineure. Majeure en Info-communisterie1, disait un enseignant en traduction… – pour ne pas le nommer… il va se reconnaître – et mineur en Histoire. Je suis venu terminer à Avignon ma mineure en Histoire. Pour comprendre ce qu’est l’université québécoise et canadienne, il faut préciser ce qu’est le Cégep.

 

La citation suivante en donne une bonne idée. Le Cégep selon deux Québécoises enseignantes à Harvard qui hésitaient entre l’université bien financée (Harvard) et l’université de leur patrie (Montréal) : « La qualité des étudiants penchait un peu en faveur de Montréal. (Vous avez bien compris… la qualité des étudiants penchait un peu en faveur de Montréal par rapport à Harvard.) «Le Cégep prépare très bien à l’université. Les étudiants sont un peu plus vieux et plus avancés. Ceux des collèges américains viennent directement du secondaire. Les étudiants de Harvard ont tout de même été sélectionnés et sont forts »

Le Cégep c’est en quelque sorte l’équivalent du baccalauréat d’ici, qui lui ne doit pas être confondu avec le baccalauréat Canadien (équivalent d’une licence ici).Le Cégep n’existe pas au Nouveau-Brunswick ni dans le reste du Canada où le système est calqué sur celui des États-Unis et où les étudiants passent directement des « high school » à l’université, sans zone tampon.

Les facultés du Cégep…

Le Cégep, c’est l’école de la vie. Ces paroles sont presque rendues clichées au Québec. Au Cégep, en plus d’apprendre à boire, on apprend à être critique, à réfléchir. Être professeur de philosophie au Cégep est presque synonyme d’étrange bibitte qui remet tout en question au point de paraître parfois fêlé.  C’est bien ce qui distingue le Cégep de tous les autres milieux scolaires : au Cégep, les professeurs nous incitent à nous exprimer et à réfléchir. Oui, ils ont leurs orgueils, mais je n’ai jamais vu de professeurs de Cégep éviter de débats. Du moins, c’est le seul endroit dans la société québécoise où l’extrémisme n’est pas ridiculisé. Un extrémisme qui n’est pas péjoratif. Pour ceux qui craignent cet extrémisme trop instable, cherchez la dernière révolution2 qui ne soit pas tranquille3 en Amérique… alors que pourtant les politiciens et les systèmes politiques, c’est comme des couches de bébés, il faut les changer régulièrement…  et pour les mêmes raisons4. Bref, un peu d’extrémisme ne fait pas toujours de tort.

 Ces professeurs ont comme tout le monde leur subjectivité, donc leurs préférences idéologiques, mais ils l’imposent moins que les professeurs d’université. À l’université, le droit de réfléchir par nous-mêmes est fortement diminué. Il faut, la plupart du temps, réfléchir en fonction de ce que le professeur dit ou fait. Il faut attendre d’être soi-même professeur pour se permettre, au sein de la scolarité, le luxe de réfléchir indépendamment5. Pour certains, le Cégep est un lieu d’endoctrinement souverainiste ou socialiste ou marxiste ou…  Si c’était vraiment le cas, il n’y aurait pas autant de types d’endoctrinement… la diversité n’existerait pas. 

 Comme à cet âge, nous ne sommes pas armés intellectuellement pour recevoir une telle liberté, on s’est probablement tous dit avec nostalgie, un jour ou l’autre, nous québécois,  souvent lors de cours d’université, qu’on aurait dont dû6, au moment du Cégep, être plus vieux, plus déniaisé, avoir donc plus de connaissance, pour pouvoir mieux participer à certains cours, pour pouvoir embêté intellectuellement le prof souvent trop sûr de lui-même parce que devant des kids de 17 ans7. Malgré tout, sorti du Cégep, c’est là que le processus de transformation en adulte commence. Et, pour nombre de Québécois, le lègue de l’indépendance d’esprit, pour ne pas dire de la tête de cochon8, s’incruste  et devient à tout jamais le sang qui coule dans leurs veines. De là vient la facilité de distinguer – en dehors de la langue maternelle, de l’histoire distincte et de la culture qui accompagne naturellement les deux premiers points –  le Québécois parmi les gens de tous les autres peuples.

Qu’est-ce qui fait que des professeurs se permettent de laisser les étudiants s’exprimer et réfléchir assez librement ? Réponse : comme il s’agit de cours pré-universitaires, l’obligation de fournir des diplômés prêts à travailler, à dépenser, à livrer la marchandise, est logiquement moins présente ; l’erreur est plus permise et généralement c’est comme ça que l’apprentissage se fait. Mais encore.  Avec des frais assez peu élevés, beaucoup plus bas que ceux de l’université, le Cégep permet de sortir les étudiants de leur école secondaire (lycée) qui les enferme dans l’adolescence. Donc, un épanouissement très accessible. Mais tout ça n’est pas unique. Ce qui rend unique le Cégep : les professeurs sont moins là pour se valoriser eux… ils n’ont généralement pas de recherche à promouvoir pour faire avancer leur carrière. Leur seul objectif : la transmission du savoir. Et parfois la transmission d’une idéologie, mais ça, tout le monde le fait, alors…

Vous voulez une explication vite faite pour les manifs et le Printemps Érable : les Cégeps et l’influence qu’ils ont sur la suite de leur vie d’étudiants et de citoyen.

Parenthèse sur la politique québécoise

C’est tout de même à se demander comment des politiciens ont pu laisser en liberté la bibitte qu’est le Cégep, nid à bibitte de prof de philo, sachant qu’elle finirait par les remettre en question, un jour l’autre.

La politique au Québec, c’est un véritable sport. Les dernières élections fédérales en sont la preuve. Aux dernières élections fédérales – à ne pas confondre avec les élections provinciales –, les Québécois ont fait un choix à l’extrême opposé de tout le reste du Canada. Ce n’était pas la première fois, mais surtout ils ont fait un choix que personne n’aurait pu prévoir, un choix distinct qui suscite encore des débats dans les chaumières quant à son explication : vote de protestation, appui au sympathique Jack Layton (mort très peu de temps après), vote contre le « très vicieux » Stephan Harper… Sans doute un peu des trois réponses, mais à côté de cette chère Alberta, province où mon frère réside, qui, elle, vote depuis plus de cinquante ans pour le même parti, y a de l’action au Québec. La comparaison entre le reste du Canada et le Québec en politique, n’est pas sans rappeler, d’un côté, le vieux couple bourgeois qui reste uni par intérêt monétaire, par complaisance dans la routine, par lâcheté, etc. Et de l’autre, le petit jeune pimpant, un peu stupide, qui a une partenaire différente chaque nuit, et qui vit à cent milles à l’heure sans penser au lendemain. Lequel enviez-vous le plus ? Lequel apprend le plus, d’après vous?  Tout ça pour dire qu’y a une énorme différence entre le Québec et le reste du Canada et que le Cégep participe à cette différence amplement.

Cet esprit critique que nous recevons à un âge charnière, c’est l’un des plus beaux cadeaux qui peut nous être fait. De surcroît, il nous restera pour le reste de nos vies. Ce qui dans bien des pays développés demeure l’apanage d’une élite marginale parmi l’élite est encore accessible pour la majorité des Québécois. Les Québécois doivent beaucoup aux Cégeps. Sans doute, ce n’est pas tous les Québécois qui en sont conscients, et les élucubrations de professeurs de littérature peuvent encore paraître obscures pour beaucoup9, surtout pour des gens, dont je fais partie moi-même, provenant d’un peuple qui ne s’est pas encore libéré de ses chaînes canado-anglaises, mais le cégep a joué un grand rôle dans la libération des mentalités au Québec. Si, aujourd’hui, je peux entendre, de certains Français, que les Québécois sont plus libérés et épanouis sexuellement que les Français10, l’un des fautifs est sans aucun doute le Cégep.

Je n’ai jamais aimé être enfermé dans un local, j’ai rarement accepté des ordres de guettés de cœur, je n’ai jamais pu endurer le conformisme bien longtemps, bref, je n’ai jamais aimé l’école… Moins ça ressemble à de l’école plus j’apprécie. Bref, certains moments de Cégep. Ce n’est certes pas le modèle absolu, fait pour tout le monde, et ce serait sans doute possible de faire mieux, mais on peut en tirer beaucoup de leçons. Des leçons qui ne seront jamais prises en compte par les esprits néolibéraux, réactionnaires, bref, tous ceux qui dirigent en occident. 

Prochain et dernier article du dossier, la semaine prochaine. Au programme : comparaison de deux programmes d’Information-Communication, celui de Moncton et d’Avignon.




1 Les étudiants en information-communication de l’Université de Moncton n’ont à mon sens rien à voir à voir avec le parti communiste, mais ont été rebaptisés les infocommunistes qui font des infocommunisteries, pour une raison dont l’origine s’est perdue… Probablement que ça sonnait juste drôle.

2 Le mot révolution devrait être changé… le sens propre du mot signifie que l’objet fait un tour de 360 degrés et revient à l’endroit du départ. Donc, à chaque fois que j’entends ce mot, j’ai l’impression que les gens militent pour une avancée suivie d’un retour en arrière.

3 Référence à ladite révolution qu’il y a eu dans les 60 au Québec. À noter : j’ai bien écrit : ladite révolution.  L’expression révolution tranquille fait consensus au Québec, mais pour moi, dans tous les sens du terme, il n’y a pas eu de révolution. 

4 Je ne me souviens plus de la personne qui a dit ça… si vous pouvez m’aider, ce serait très apprécié.

5 Vous demanderez à des professeurs de sciences politiques de Moncton de débattre honnêtement de l’indépendance du Québec… Vous demanderez à des professeurs d’économie de l’Université Laval de débattre honnêtement d’idées dites socialistes ou révolutionnaires… etc. En France, sans doute y a-t-il aussi des idées dont il faut avoir du culot en chien pour défendre à l’intérieur d’une enceinte universitaire.

6 « On aurait dont dû faire ça » est une tournure de phrase dont l’origine m’est inconnue. Il s’agit d’un français parlé certes, et probablement d’un vieux français parlé. Le poète québécois Richard Desjardins le chante dans son chant du bum : « J’aurais dû ben dont dû fermer ma grand gueule… » je prend ici l’exemple de Desjardins un peu comme ceux qui écrivent les dictionnaires empruntent à Hugo, Rabelais, etc., mais j’aurais pu prendre beaucoup d’autres exemples. Au Québec, Desjardins, ça fait juste plus crédible que les autres, c’est tout.

7 De là vient sans doute l’idée de l’endoctrinement… je serais pas surpris de voir quelqu’un de mauvaise foi sortir l’idée qu’il s’agit ici des jeunesses cégépiennes ou des jeunesses communistes ou… ce genre de connerie qui vient toujours des gens de droite et des réactionnaires.

8 Expression qui signifie « être entêtée».

9Surtout que la grande majorité de la littérature enseignée est de la littérature française, de surcroît du 17e,18e et 19e siècle. Vous comprendrez qu’il est plus difficile de s’attacher à de l’abstrait, à ce qui, à cet âge, ressemble à du vent. Un peu comme il serait difficile d’intéresser les Français, de cet âge, à la littérature québécoise de ces époques.

10Je n’ai pas dit que c’était vrai, je dis juste ce que je me fais raconter. Sans le Cégep, la question ne se poserait peut-être même pas. Le Québec serait ce qu’il a toujours été avant la création des cégeps en 1967 : replié sur lui-même, réactionnaire, né pour un petit pain et ainsi de suite.

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